Pour une coopération bilatérale franco-britannique ambitieuse

Pour une copperation bilatérale franco-britannique ambitieuse - NOTE D'ACTU DU CAP DE L'ISSEP
Philippe Chalon

Philippe Chalon

Contributeur du CAP de l'ISSEP

Conseiller du Commerce extérieur de la France au Royaume-Uni. Elu consulaire à Londres

A partir du 1er janvier 2021, le Royaume-Uni et l’Union européenne seront deux entités indépendantes l’une de l’autre et deux espaces juridiques distincts, avec ou sans la signature de l’accord prévoyant leurs relations futures. Deuxième plus grand contributeur net [1] au budget de l’Union européenne avec 79,11 milliards d’euros sur la période 2000-19, le Royaume-Uni a fait partie des membres les plus influents au sein des institutions européennes. Pour les tenants d’un modèle européen intégré et fédéral, le Royaume-Uni a été un acteur certainement réticent et difficile. Toutefois, dans le cadre de la construction européenne et au sein des commissions, le Royaume-Uni aura apporté des contributions majeures. Les Britanniques auront en effet été la voix du pragmatisme, notamment parce qu’ils cherchaient à définir des normes et des politiques communautaires qui prenaient en compte le plus possible la dimension « coût et bénéfice ». Avec le départ du Royaume-Uni, l’UE perd en outre :
  • Un avocat permanent du libéralisme économique et de l’économie de marché
  • Une culture de la gouvernance favorisant des régulateurs indépendants du pouvoir politique
  • Un garde-fou face à la bureaucratie et aux lourdeurs administratives de l’Union européenne

L’Angleterre n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents, elle n’a que des intérêts permanents.

Lord Palmerston

Il est vrai que le Royaume-Uni a toujours eu un lien transactionnel de « donnant-donnant » avec le monde en général et avec l’Europe en particulier. La phrase de Lord Palmerston, prononcée à la Chambre des Communes en 1848, résume bien le principe cardinal de toute politique étrangère britannique : « L’Angleterre n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents, elle n’a que des intérêts permanents ». Ce principe ancien, qui devrait s’appliquer à tout Etat souverain, jette les nouvelles bases de l’ère « post Brexit ». Il est donc essentiel que le Royaume-Uni et la France définissent une relation de coopération bilatérale servant leurs intérêts permanents respectifs.

Qu’ils soient stratégiques (sécurité et défense), économiques, industrielles ou scientifiques, la France a aujourd’hui davantage de points communs avec le Royaume-Uni qu’avec l’Allemagne ou l’Espagne.

Par ailleurs, il est intéressant de relever que le Royaume-Uni, depuis quelques années déjà, comme la France, aujourd’hui, remettent en question une politique de frontières ouvertes et d’immigration non contrôlée.  Les deux pays font notamment le même constat d’échec quant à leurs politiques d’intégration. Ces dernières juxtaposent des communautés étrangères plus qu’elles n’intègrent dans un creuset national. Le modèle de société multiculturelle que le Royaume-Uni et la France appelaient naguère de leurs vœux s’est transformé en un modèle multiconflictuel et anxiogène. Par conséquent, l’immigration est un sujet et un enjeu majeurs pour nos deux pays mais également pour un bon nombre de pays européens pour les prochaines décennies. Autre similitude : la France et le Royaume-Uni sont aussi confrontés au clivage des « somewhere » et des « anywhere », perdants et gagnants de la mondialisation.

Au-delà des points de convergence conjoncturels, il y a entre la France et le Royaume-Uni un grand nombre de points communs structurels.

La France et le Royaume-Uni sont les deux faux jumeaux de l’Europe :
  • Leurs populations sont proches (67 millions[2] pour la France, 66.65 millions[3] pour le Royaume-Uni).
  • La structure de leur PIB est très similaire (plus de 80% des richesses[4] proviennent des services).
  • Un secteur industriel et manufacturier qui a décliné fortement dans les deux pays depuis 30 ans. Aujourd’hui, la part de l’industrie dans le PIB est de 15% au Royaume-Uni contre 12% en France[5].
  • Des secteurs de la « tech » et de l’innovation parmi les plus dynamiques en Europe : le Royaume-Uni et la France comptent aujourd’hui 11 licornes[6] en activité (4 pour la France et 7 pour le Royaume-Uni) sur les 17 en Europe.
  • Deux anciennes puissances coloniales ayant le sentiment d’avoir été déclassées mais désireuses de jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale.
  • Deux puissances nucléaires (300 ogives pour la France contre 215 pour le Royaume-Uni).
  • Deux pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • Deux armées de même taille ayant la capacité de se projeter rapidement en théâtre extérieur (202 700 personnels militaires actifs pour la France contre 150 250 pour le Royaume-Uni).
  • Deux pays fortement centralisés avec la prééminence de leur capitale, Londres et Paris, comme centre politique, économique, financier et culturel.

Et enfin deux pays dont la gestion de la crise sanitaire liée au Covid-19 aura été aussi mauvaise voire chaotique l’une que l’autre.

La France comme le Royaume-Uni devraient enregistrer un taux de croissance de -10% pour 2020 et une dette publique à 120% du PIB.

Préserver les traités de Lancaster House (2010) : la pierre angulaire de la coopération de sécurité et de défense entre la France et le Royaume-Uni

Depuis l’Entente cordiale de 1904, la coopération entre la France et le Royaume-Uni s’est peu à peu renforcée pour prendre la forme d’accords bilatéraux dans les domaines stratégiques de Sécurité et Défense avec la déclaration de Saint-Malo en 1998 et les deux traités de Lancaster House signés en 2010.

Ces deux traités visent à renforcer la coopération franco-britannique dans le domaine de la défense. Le premier concerne le développement et l’emploi des armes nucléaires. Le deuxième est une coopération en matière de défense et de sécurité. Il prévoit notamment le déploiement et l’emploi des forces armées, les transferts de technologies  entre les deux industries de l’armement, les programmes d’achats d’armements et les échanges d’informations.

Au cours de ces dernières années, ces traités de Lancaster House ont permis la mise en place d’une force binationale conjointe pouvant monter jusqu’à 10 000 hommes mobilisables rapidement et pouvant mener des opérations de haute intensité. Deux projets majeurs sont en actuellement en cours d’exécution : d’une part, le programme de futurs missiles antinavires qui implique pour nos deux pays un degré d’interdépendance élevé et d’autre part, le programme de « guerre des mines » MMCM (Maritime Mine Counter Mesures). Ce dernier programme permet à la France et au Royaume-Uni de coopérer activement afin de remplacer en 2022 leurs navires chasseurs de mines hors d’âge en développant notamment un système de drones anti-mines marines.

Cette coopération est indispensable pour assurer la sécurité et l’indépendance de nos deux pays. Or, le Brexit implique que les dirigeants britanniques n’assisteront plus au Conseil européen et à d’autres réunions de haut niveau, ce qui réduira grandement la fréquence de leurs interactions avec les dirigeants français.

Par conséquent, il serait souhaitable d’institutionnaliser un Conseil franco-britannique annuel de défense et de sécurité. Ce conseil franco-britannique pourrait réunir le Président de la République française, le Premier ministre britannique, les ministres des affaires étrangères, les ministres de la défense, les ministres de l’intérieur et les chefs d’état-major des armées. Il serait également souhaitable d’y associer les représentants des différents services de renseignement français et britanniques afin qu’ils puissent collaborer étroitement sur les risques auxquels nos sociétés sont exposées en particulier le terrorisme islamique et la cyber criminalité.

Aider les entreprises françaises et britanniques à passer le cap des premiers mois de l’ère post-Brexit

Il y a aujourd’hui 30 000 entreprises françaises qui exportent au Royaume-Uni et 3 400 entreprises qui y sont implantées. Le Royaume-Uni est le cinquième partenaire commercial de la France et c’est surtout le pays avec lequel la France enregistre son plus gros excédent commercial : 12,5 milliards d’euros en 2019, en hausse de 521 millions d’euros par rapport à 2018.

A partir du 1er janvier 2021, avec ou sans accord, le Royaume-Uni et l’Union européenne seront deux espaces juridiques et réglementaires distincts. Il est utile de rappeler que même s’il y a un accord de libre-échange sans droits de douane, il y aura de toute façon :

  • Des formalités douanières à chaque entrée ou sortie de marchandises du Royaume-Uni.
  • Des contrôles sanitaires et phytosanitaires.

La capacité à s’adapter à toutes les situations fait partie des règles du jeu, quels que soient la taille ou le secteur d’activités des entreprises. En revanche, elles redoutent l’incertitude et le manque de règles clairement établies pour faire face à un problème donné, ce qui a nourri l’inquiétude liée au Brexit depuis plus de quatre ans.

Aucune entreprise ne peut dire aujourd’hui qu’elle est parfaitement préparée au Brexit qu’il soit avec ou sans accord. Il est impératif de s’y préparer le mieux possible mais face aux nouveaux processus administratifs mis en place à partir du 1er janvier 2021, les entreprises apprendront et découvriront la réalité quotidienne de l’ère post-Brexit au fil de l’eau.

Les associations patronales franco-britanniques au Royaume-Uni comme la Chambre de Commerce française de Grande-Bretagne auront un rôle majeur à jouer et notamment auprès des PME qui n’ont pas les mêmes ressources que les grandes entreprises pour faire face aux réalités pratiques du Brexit. Il s’agira :

D’aider et de conseiller les entreprises françaises et britanniques à surmonter, par exemple, la mise en place de nouveaux processus administratifs nécessaires à leurs activités d’import-export, soit avec la mise en place d’une hotline « SOS Brexit » ou d’un site dédié.

De mettre en place des indicateurs de performance sur le temps de passage en douanes.  La publication à intervalle régulier d’un tableau comparatif permettra d’alerter les pouvoirs publics britanniques et français mais également les médias sur des problèmes nuisant à la compétitivité de nos entreprises.

Il est crucial que le commerce entre nos deux pays et son volume d’échanges soit le moins impacté possible par ces nouvelles règles.

Associer davantage les entreprises françaises et britanniques aux coopérations universitaires et scientifiques de nos deux pays

Avec plus de 11 000 étudiants français outre-Manche, le Royaume-Uni constitue la deuxième destination internationale préférée des étudiants français, après la Belgique (18 000) et le Canada (10 800). Il est également intéressant de noter que le Royaume-Uni demeure le pays d’Europe (hors Belgique et Suisse) où la langue française est la plus largement étudiée.

Si l’Union européenne et le Royaume-Uni concluent un accord sur leurs relations futures, le Royaume-Uni, pourrait, à l’instar de certains pays non membres de l’Union européenne comme la Serbie ou la Norvège, poursuivre sa participation au programme Erasmus en tant que « pays participant au programme ». Dans le cas contraire, le Royaume-Uni ne pourra plus participer aux activités du programme et il sera important de favoriser des coopérations et des échanges bilatéraux entre universités ou écoles françaises et britanniques.

Malgré le Brexit, de nouvelles coopérations universitaires bilatérales ont vu le jour au cours de ces dernières années, ce qui est particulièrement encourageant. Par exemple, la toute nouvelle Université de Paris – née en janvier 2019 de la fusion entre l’Université Paris Descartes (Paris V), l’Université Paris Diderot (Paris VII) et l’Institut de Physique du Globe – et le King’s College London (KCL) ont formalisé en juillet 2019 un accord ambitieux pour développer des coopérations en matière de formation et de recherche en sciences humaines, en médecine et en biologie médicale.

Cet accord de partenariat s’inscrit dans la continuité d’autres accords signés ces dernières années entre l’Université de Warwick et l’Université Paris-Seine, entre l’Imperial College London et le CNRS, entre l’Université d’Oxford et le CNRS, ou encore entre l’Université PSL et Cambridge.

Il est important que ces échanges puissent se développer encore plus largement auprès de nombreuses écoles ou universités et que les entreprises puissent y être pleinement associées en soutenant directement des programmes de recherche ou des bourses individuelles, notamment à travers le programme franco-britannique « Entente cordiale ». Ce programme d’excellence promeut les échanges entre les personnalités françaises et britanniques de demain. Il convient aujourd’hui de renforcer ce programme pour qu’il soit le plus pérenne possible.

La parenthèse communautaire du Royaume-Uni (1973 – 2020) se referme à la fin de l’année mais la géographie demeure et Paris sera toujours à 2h20 d’Eurostar de Londres le 1er janvier 2021.

Le Royaume-Uni reste un grand marché de 65 millions d’habitants et la 3e économie européenne derrière l’Allemagne et la France. L’idée selon laquelle le Brexit n’handicapera que le Royaume-Uni est aujourd’hui assez largement répandue. Toutefois, la France comme l’Union européenne ont, elles aussi, beaucoup à perdre du départ britannique.

Au moment où débute une nouvelle ère post Union européenne pour le Royaume-Uni, il n’est pas inutile de rappeler d’une part, le lien historique et millénaire qui unit la France au Royaume-Uni et d’autre part, les nombreux intérêts communs de nos deux nations.

Au cours de ces quatre dernières années, le Brexit aura généré son lot d’incertitudes et d’anxiété pour les entreprises comme pour les individus ayant des liens des deux côtés de la Manche. Le temps est venu de tourner la page des négociations et des postures politiques pour ouvrir enfin le nouveau chapitre d’une coopération franco-britannique apaisée et fructueuse.  

Les forces vives et la jeunesse de nos deux pays en ont désormais grandement besoin.

[1] Derrière l’Allemagne (175,31 milliards €), la France (77,79) et l’Italie (51,55)

[2] INSEE

[3] Office for National Statistics

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Entreprise non cotée en bourse ayant une valeur d’au moins un milliard de dollars

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