La Chine du XXIème siècle : enjeux et perspectives pour les Européens

Note d'actualité du CAP de l'ISSEP - Relations Chine - Europe
Claude Jaeck

Claude Jaeck

Contributeur du CAP de l'ISSEP

Résidant en Asie depuis près de 40 ans. Après une carrière de dirigeant d’entreprise, il est aujourd’hui conseiller en stratégie.

La pandémie de Covid a révélé au grand jour toute l’étendue de la puissance chinoise mais aussi, de manière plus décisive, la volonté de Xi Jinping d’affirmer cette puissance de manière désinhibée, n’hésitant plus à remettre en cause les statu quo, à contester les équilibres géopolitiques, avec pour conséquence des comportements particulièrement agressifs notamment vis-à-vis de la France.

La place dominante occupée par la zone Asie-Pacifique dans les activités économiques internationales et, en son cœur, la Chine, nous oblige à nous interroger, dans ce contexte volatile, sur notre relation avec ce pays, et sur les moyens de préserver nos intérêts nationaux.

 

I – Première partie

1.Les fondements idéologiques du projet politique porté par Xi Jinping depuis son accession au pouvoir en 2012

L’actuel président de la République populaire de Chine et Secrétaire général du Parti communiste chinois, Xi Jinping, s’est imposé comme un leader de la trempe du fondateur de la RPC, Mao Zedong. Depuis son arrivée au pouvoir à l’automne 2012 à l’occasion du 18ème Congrès du PCC, il a veillé dans ce but à consolider son pouvoir personnel en prenant rapidement la tête de la Commission militaire centrale, puis en créant une série de commissions ad hoc destinées à contrôler directement l’ensemble des fonctions régaliennes, comme la sécurité intérieure. Surtout, il a immédiatement lancé une campagne de lutte contre la corruption, mise en scène récurrente dans l’histoire de la RPC, et destinée à purger les rangs du Parti pour y placer des lieutenants fidèles acquis à sa cause. Des éléments de culte de la personnalité ont également été déclinés ces dernières années, qui ont élevé notamment Xi Jinping au statut de Suprême dirigeant (最高領導人), jusque-là réservé à Mao Zedong, alors qu’en 2017 des universitaires soucieux de leur avancement ont commencé à mettre en avant la Pensée de Xi Jinping dans leurs travaux (celle-ci figure dans la constitution chinoise depuis 2018). Enfin, la limite de deux mandats présidentiels consécutifs, en vigueur depuis les années 1990, a été levée en mars 2018 : il n’y a plus de limite au pouvoir de « Xidada » que celle de sa longévité. Cela clôt la longue période de gouvernance collégiale qui avait été mise en place à la suite de la mort du Grand Timonier, en 1976, et qui avait accompagné deux ans plus tard la grande période de Réforme et d’Ouverture (改革开放). Malgré une mise au ban temporaire de la communauté internationale à la suite des massacres de Tian’Anmen en 1989, le développement rapide du pays avait alors permis l’accession à l’OMC en 2001 et une croissance fulgurante, confirmée en 2020 avec 1,8% de croissance estimée malgré la pandémie mondiale.

Ayant resserré les rangs autour de lui et déblayé le terrain institutionnel pour les prochaines années, Xi Jinping semble désormais pleinement en mesure de mettre en œuvre la grande vision nationaliste qu’il a mûrie lors de sa carrière. Rappelons qu’avant d’accéder à l’office suprême, il a notamment dirigé la ville de Shanghai et des riches provinces côtières du Zhejiang et du Fujian, lui donnant une perspective très informée sur les enjeux économiques internationaux mais également sur la relation avec Taïwan. Cette vision est résumée depuis 2013 par le slogan de « grande renaissance de la nation chinoise », visant à redonner à la Chine la place qui est la sienne dans le monde, en la lavant du « siècle d’humiliations » (référence aux traités inégaux conclus au milieu du 19ème siècle par les « 8 armées alliées » étrangères, parmi lesquelles la France). On notera au passage que cette aspiration n’est pas entièrement déconnectée de la réalité, la Chine ayant déjà dominé l’économie mondiale il y a plusieurs siècles, d’après les travaux de l’économiste britannique Angus Madison.

Dérive idéologique ou pessimisme lucide ? 

Néanmoins, cette vision est fortement teintée d’accents revanchards, puisant sans limite dans des mises en scènes victimaires, faisant généralement peu de cas de la vérité historique (des milliers de films et de séries diabolisant ad nauseam les soldats japonais pendant la guerre sino-japonaise font ainsi partie de la grammaire mentale de base de tout citoyen chinois). Non sans ironie, un des mots d’ordre fréquemment employé pour décrire la stratégie de puissance chinoise actuelle, « pays prospère et armée forte » (富国强军), est identique à celle employée au Japon militariste dans les années 1930 – expression initialement tirée de célèbres travaux historiques chinois du 4ème siècle avant Jésus-Christ sur les Royaumes combattants. En tant que référence historique, les Royaumes combattants peuvent être considérés comme une période d’instabilité et une occasion de remise en cause du statu quo, comme le Japon expansionniste des années 1930, mais sans doute également, et malgré les limites évidentes de cette comparaison, à la Chine de 2021 et son désir de puissance clairement affiché. On pourra rappeler néanmoins, pour poursuivre avec prudence ce parallèle, la vigoureuse reprise en main idéologique observée en Chine depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, la répression politique accrue, la mise au pas de toute pensée pouvant être considérée comme déviante, évocatrice par certains aspects du Japon des années 1930 mais aussi, selon de nombreux commentateurs chinois, de la Révolution culturelle. On s’en souvient, la « Révocu », encensée par certains intellectuels français notamment, fut une entreprise de reconquête du pouvoir personnel de Mao Zedong, qui fit prévaloir l’idéologie sur les réalités économiques, poussant la RPC au bord du conflit armé avec l’URSS et retardant l’essor économique chinois d’une bonne dizaine d’années au moins.

Aujourd’hui, malgré le retour massif d’une propagande à l’ancienne, le fait que la population chinoise ait dans le même temps accès à un niveau d’éducation très élevé est évidemment un paradoxe, qu’il semblerait bien présomptueux de résoudre du simple point de vue de l’appareil politico-sécuritaire étatique. L’objectif affiché du PCC est de s’attacher la population sur la base d’un contrat social proposant une « société de petite prospérité », c’est-à-dire un niveau de vie acceptable, contrat qui a été globalement rempli jusqu’ici. Le défi existentiel qui se pose aujourd’hui au Parti est de justifier son existence au moment où ces besoins de base ont été satisfaits, comme le révèle l’intérêt de l’école centrale du Parti pour l’ouvrage « l’Ancien régime et la révolution » d’Alexis de Tocqueville : le risque de soulèvement de la population s’accroît non quand la famine frappe le pays, mais au contraire quand les ventres bien remplis, d’autres idées peuvent voir le jour. C’est dans ce sens que la grande vision nationale de puissance proposée par Xi Jinping doit être vue : renforcer la mainmise incontestée du Parti sur la société, au moment où une période de transition économique, démographique et sociétale majeure s’amorce. Cette ambition n’est évidemment pas exempte de contradictions, d’hypothèses sur l’avenir et de risques : y compris pour nous, car aujourd’hui quand la Chine éternue, c’est le reste du monde qui attrape la grippe…

2. Les ressorts économiques, technologiques et militaires de la stratégie de puissance chinoise

Les vertus du libre-échange – et du pillage technologique

Forte d’une tradition étatique plurimillénaire, la République Populaire de Chine a été en mesure, à partir de la mise en œuvre de la politique de Réforme et d’Ouverture inaugurée par Deng Xiaoping en 1978, de mettre en place les fondations d’un appareil productif moderne. Malgré la taille pharaonique du pays et grâce à l’apport massif d’investissements étrangers favorisés par le rapprochement sino-américain de 1972 (outre les Etats-Unis, il s’agissait de pays proches ou alliés comme le Japon, Taïwan, ou Singapour), le pays a pu se doter d’infrastructures de base, développer ses exportations, puis envisager rapidement la perspective de remontée sur les chaînes de valeurs mondialisées décrites par l’économiste japonais Kaname Akamatsu en 1937[1].

Son entrée en 2001 à l’OMC a couronné ces efforts, et permis à la RPC, après avoir bénéficié des circuits ouverts de la mondialisation, de dominer peu à peu ces circuits puis de proposer elle-même un modèle alternatif reflétant ses propres intérêts. Et ce, à travers la stratégie de Nouvelles routes de la soie lancée en 2015 (en anglais “One Belt, One Road” « OBOR »), et des institutions défiant directement celles mises en place sous la houlette de Washington (ainsi la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, qui fait la nique au FMI).

Dans leurs grandes lignes, ces Nouvelles routes de la soie projettent une vision idyllique selon laquelle le développement massif d’infrastructures terrestres et maritimes entre la Chine et ses voisins (Europe, mais aussi Moyen-Orient, Asie du Sud-est et Afrique), financé par Pékin, doit immanquablement produire des relations économiques « gagnant-gagnant ». Dans les faits, le fonctionnement des institutions « multilatérales » créées dans ce but (Banque asiatique des infrastructures en particulier) rejette les modèles de gouvernance à l’occidentale (du type Banque mondiale ou FMI), notamment en termes de transparence et de collégialité. Ceci laisse de facto le gouvernement chinois à la manœuvre comme seul décisionnaire. Ici comme ailleurs, l’extrême sophistication de l’ingénierie diplomatique chinoise permet à Pékin de cultiver une opacité laissant prévaloir naturellement le rapport de force économique, presque toujours mécaniquement favorable à la Chine.

Bien plus qu’un réel modèle de coopération économique moderne, les Nouvelles Routes de la soie sont une superproduction politique, un narratif massivement subventionné au travers d’innombrables contenus médias, événements, tribunes politiques, opérations d’influence, « psy-ops » qui semblent avoir dans l’ensemble parfaitement atteint leur but.

Il conviendra de noter que ces succès spectaculaires ont été également permis par le recours à des méthodes non conventionnelles, au premier rang desquelles des campagnes d’espionnage industriel systématiques et massives visant tous les pays technologiquement avancés, comprenant évidemment la France. De façon plus générale, la notion de réciprocité n’a jamais été réellement acceptée par le gouvernement chinois (celui-ci allant même jusqu’à récuser l’existence même d’une traduction en chinois de ce terme…). Ce refus de réciprocité a été justifié par l’invocation systématique de son statut supposé de pays en développement qui lui conférerait des droits spéciaux face aux anciennes puissances coloniales. Ces antiennes idéologiques, malgré leur caractère incongru et d’un autre âge, restent quotidiennement utilisées dans les éléments de langage du gouvernement chinois.

Par ailleurs, bien en marge des instances d’arbitrage prévues par les statuts de l’OMC, la RPC instrumentalise systématiquement les leviers de pression économique pour punir les pays qu’elle estime contrevenir à ses intérêts politiques. Ce fut le cas par exemple des importations de fruits ou de poissons des Philippines qui ont soudainement été interdites sous des prétextes divers, au moment où ce pays critiquait l’expansionnisme chinois dans les territoires que Manille revendique aussi en mer de Chine du Sud. En 2008, lors de l’affaire du passage de la flamme olympique en France, le gouvernement chinois fut à la manœuvre pour inciter au boycott de produits français, ou en dissuadant les agences de voyage de proposer la destination France (ceci pénalisant substantiellement nos intérêts économiques), et encore plus récemment vis-à-vis de l’Australie.

Puissance industrielle dominante reconnue, la Chine a massivement investi dans les domaines de la recherche et de l’innovation, condition nécessaire à la remontée finale de la frontière technologique : l’accès aux technologies les plus avancées permet d’une part d’extraire le maximum de valeur ajoutée mais également de disposer de puissants leviers de négociations pour la fourniture de services à des pays clients. Le gouvernement chinois a ainsi fixé l’objectif de devenir le leader mondial en matière de science et d’innovation d’ici 2050. Certains succès suggèrent que le pays est en bonne voie, avec notamment l’émergence de l’équivalent chinois des GAFAM américains (géants du numérique comme Google, Amazon, Facebook, et Microsoft) : il s’agit des BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) – et la liste n’est pas exhaustive. A travers ses puissantes infrastructures de recherche, Pékin investit massivement dans les technologies d’avenir telles que la cryptologie quantique, l’intelligence artificielle ou les nanotechnologies.

Une instrumentalisation punitive de l’économie 

Le cas de la 5G illustre clairement la congruence des enjeux politiques et technologiques chinois, et la façon dont Pékin entend procéder vis-à-vis des pays rétifs à ses propositions « win-win ». Cette technologie revêt en effet un enjeu de domination technologique majeur mais pose aussi des problèmes de sécurité sérieux, que ne font que renforcer le passif déjà chargé du gouvernement chinois en matière de cyber-espionnage : en théorie, un fournisseur d’équipement 5G pourrait ainsi intercepter voire falsifier les données transitant par ce réseau, rendant un client potentiellement vulnérable au cas où le gouvernement chinois déciderait de faire pression sur lui ou de le manipuler. Le gouvernement chinois a ainsi explicitement menacé les pays européens ayant évoqué la possibilité d’interdire la 5G pour ces raisons de sécurité, en parfaite contradiction avec les règles en vigueur à l’OMC. Pékin n’hésite plus à imposer ses vues par la force si nécessaire, à l’opposé de ses efforts pour montrer un visage amène, lors de son accession à l’OMC en 2001.

Enfin, les investissements massifs consentis par la Chine dans le domaine militaire doivent être analysés sous deux angles. Cette montée en gamme de l’outil militaire reste d’un côté parfaitement normale pour un pays de l’importance économique et politique de la Chine : c’est en réalité moins l’existence d’une armée forte qui pose problème, que ses emplois potentiels, dans le contexte d’aggravation des tensions avec ses voisins en mer de Chine de l’Est (Japon), en mer de Chine du Sud (Vietnam, Philippines, Malaisie, Indonésie notamment), et avec l’Inde (seul pays avec lequel la Chine n’a pas résolu ses contentieux frontaliers terrestres). La résurgence d’un conflit armé avec l’Inde lors de l’été 2020 sur la frontière himalayenne doit être prise comme un avertissement sérieux à cet égard (les Rafale livrés à l’Inde par la France ont montré leur utilité à cette occasion). La contestation chinoise du droit de la mer constitue notamment une menace réelle pour nos intérêts maritimes (avec 11 691 000 km2, la France possède la deuxième surface de zones économiques exclusives ou ZEE au monde). C’est pour cette raison que la France a déployé, en le faisant savoir, le sous-marin nucléaire d’attaque Emeraude en mer de Chine du Sud pendant 7 mois jusqu’en avril 2021, ou choisi de faire passer la frégate Surcouf par le détroit de Taïwan avant de rejoindre le Japon pour exercices conjoints, en mai. Les exercices La Pérouse menés quelques semaines avant dans le golfe du Bengale, avec des navires américains, indiens, australiens et japonais font partie, des signaux forts envoyés à Pékin pour tempérer son expansionnisme maritime teinté de révisionnisme juridique.

Un « soft power » fragile

Au-delà des déterminants classiques de la puissance, on peut se demander si la République populaire de Chine a réellement développé un « soft power » à la hauteur de ses ambitions : de nombreux exemples suggèrent le contraire, le Bureau de la propagande ayant tendance à étouffer dans l’œuf la grande majorité des voix originales, les plus susceptibles de susciter l’enthousiasme et l’adhésion d’étrangers. Le mépris organisé par les médias chinois à l’endroit de Chloé Zhao, première réalisatrice chinoise multi-primée aux Oscars en 2021, est une illustration emblématique de cette faiblesse. Dans l’industrie du cinéma comme dans les autres, Pékin a monnayé l’accès à son marché, enjeu vital pour les majors américain, à un filtre politique (scénarios validés voire corédigés par le Bureau de la propagande). Dans ce domaine comme dans d’autres, la pesanteur du contrôle politique freine l’émergence de talents attractifs sur le plan international. Tu Youyou, la première lauréate chinois d’un Nobel en 2015 (médecine), n’avait ainsi jamais été reconnue par ses pairs de la prestigieuse Académie chinoise des sciences, elle aussi très politisée.

De manière plus décisive, l’immense majorité des Chinois qui le peuvent – l’élite – émigrent ou prennent les dispositions nécessaires à leur émigration, qui commence souvent par l’éducation des enfants à l’étranger et l’obtention discrète de passeports non chinois (illégale au demeurant). Cela s’explique par une multitude de facteurs : absence de possibilités de placements diversifiés, arbitraire lié au contrôle du Parti sur l’économie, préférence pour les styles de vie occidentaux. L’environnement dégradé, la pollution, les scandales liés à la sécurité alimentaire font souvent apparaître d’autres pays comme des havres de sécurité où il est préférable de vivre. Le fabricant de lait en poudre infantile Synutra a ainsi investi dans une usine à Carhaix, dans le Finistère, afin d’exporter vers le marché chinois avec la garantie de fiabilité associée à la France. Derrière l’image d’Epinal d’une société au mode de fonctionnement collectiviste, les Chinois vivent dans un environnement ultra-compétitif, inégalitaire, où la défiance est généralisée et les comportements ultra-individualistes.

3. Les conséquences en termes de relations internationales pour les équilibres stratégiques régionaux

Une Chine qui montre les dents et met à mal la diplomatie

La conjonction de ces différents éléments nous ramène irrésistiblement à la grande perspective stratégique de la confrontation Chine-Etats-Unis, et à ses conséquences potentielles. Du point de vue chinois, on courrait le risque d’être pris dans un « piège de Thucydide », concept du politologue américain Graham T. Allison selon lequel une ancienne puissance dominante serait inéluctablement poussée à faire la guerre à une puissance émergente. Ce narratif avantageux pour Pékin pose les Etats-Unis en position d’accusés : ceux-ci seraient ainsi englués dans une « mentalité de guerre froide », destinée à refuser à la Chine son droit légitime au développement, du fait notamment du positionnement des bases militaires américaines en Asie de l’Est (Corée du Sud, Japon), et du soutien à Taïwan (livraisons d’armements). Toute action de la Chine dénoncée comme agressive serait ainsi, selon ce point de vue, la réaction naturelle aux provocations américaines.

En 2008, la crise financière avait fait apparaître Pékin comme un havre de résilience, et un contre-exemple positif face aux dérives de l’économie financiarisée incarnée par Wall Street. En 2016, l’élection de Donald Trump a également ancré cette notion de stabilité chinoise, face à un Occident considéré chaotique et en voie de décadence. L’année 2020 aura peut-être constitué un tournant, précipité par la crise du Covid, qui aura vu la Chine revendiquer le statut nouveau de puissance dominante dans le monde, en retournant de manière magistrale une situation initialement défavorable avec l’émergence d’un virus mortel dans la province chinoise du Hubei. A cet égard, un signe précurseur mérite d’être noté, dans le prolongement des films de propagande évoqués un peu plus tôt ici : à l’automne 2019 sont apparus sur les réseaux sociaux comme Twitter des diplomates chinois s’exprimant de manière très agressive, voire insultante, vis-à-vis de pays occidentaux. Ceux-ci ont été baptisés « Loups combattants », en référence à une tirade du film Wolf Warrior (战狼) du réalisateur chinois Wu Jing : « Même loin de chez nous, ceux qui affronteront la Chine paieront » (犯我中华者,虽远必诛). L’actuel ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye, est ainsi l’un des loups combattants les plus remarqués ces derniers mois : à travers les déclarations faites sur le site ou le compte Twitter de l’ambassade de Chine en France, celui-ci a ainsi utilisé un langage à rebours des usages diplomatiques, parfois insultant, ce qui lui a valu, fait rare, plusieurs convocations dont il a été fait état publiquement au ministère des Affaires étrangères français. Les avancements de carrière de ces « loups combattants », malgré les conséquences très négatives en termes diplomatiques, suggèrent que ces attitudes agressives voire hostiles sont valorisées au plus haut niveau de l’Etat, c’est-à-dire par le président Xi Jinping lui-même. En effet, aucun écart de langage n’est toléré en Chine dans le cadre actuel où les expressions publiques sont très étroitement contrôlées.

Piétiner le droit international, provoquer et amadouer

Un peu à la manière de la Corée du Nord avec ses tirs de missiles provocateurs, Pékin semble, fort d’une assurance et d’une puissance nouvelles, désireux de tester les limites de ses compétiteurs stratégiques identifiés. Parmi eux, les puissances moyennes comme la France font probablement partie des cibles de second rang, les Etats-Unis restant l’adversaire principal, et du point de vue régional, le Japon et l’Inde. Il est important d’avoir cela à l’esprit car les réactions de notre pays et de pays dont nous partageons les intérêts stratégiques seront scrupuleusement analysées par le gouvernement chinois, qui n’hésitera pas, en l’absence de réaction, à pousser plus loin ses provocations et ses ingérences. Nous nous rapprochons de plus en plus d’un pur jeu de rapport de forces, où les règles établies par le droit international à la fin de la Seconde Guerre Mondiale ne sont, dans les faits, plus considérées comme réellement valables par Pékin (comme le montrent ses revirements sur le droit de la mer ou son mépris de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques). Dans ce contexte, la préservation de la souveraineté de notre pays sera maximisée par notre capacité à établir un constat lucide sur la réalité de ces rapports de force et leurs conséquences concrètes pour nos intérêts, et, de manière plus cruciale, par les choix d’alliances que nous choisirons d’opérer pour atteindre un équilibre optimal entre autonomie stratégique nationale et défense coalisée de nos intérêts.

La stratégie de puissance chinoise, parfois comparée à l’ancien système tributaire impérial, se consolide simultanément à travers trois cercles concentriques : une reprise en main vigoureuse en Chine continentale (d’après des estimations, les dépenses pour le maintien de l’ordre restent ainsi supérieures aux dépenses militaires, qui s’élevaient à 163 milliards d’euros en 2020), avec les régions récalcitrantes comme le Xinjiang ou Hong-Kong matées ; l’imposition d’une hégémonie régionale face au Japon et à l’Inde notamment, puis la consolidation de relais d’influence de toutes natures dans le reste du monde, en particulier via le méga-projet des Nouvelles routes de la soie. La remise du statu quo par Pékin passe donc par ces trois cercles, qui sont autant de tests de la volonté des pays occidentaux. Ainsi, les réactions aux violations massives des droits de l’Homme ont été molles et généralement limitées à des protestations pro forma (la répression contre les libertés religieuses s’est ainsi accentuée, y compris contre les fidèles catholiques dont la présence est ancienne en Chine, avec des liens souvent très forts avec la France). Au niveau régional, comme on le verra par la suite, le comportement hégémonique de la Chine a suscité des réactions très vives de pays comme le Vietnam ou les Philippines, mais surtout de puissances régionales de l’Indopacifique. Enfin, au niveau mondial, les intérêts chinois sont tout simplement omniprésents : outre son réseau diplomatique (le premier au monde, d’après le Global Diplomacy Index), le Parti communiste chinois dispose d’un véritable savoir-faire pour coopter les élites de sa diaspora à travers le monde, mais également pour cultiver des relais d’influence très efficaces chez les étrangers, qui se chargeront de désamorcer les appréhensions face à la perspective de nouvelles coopérations dans les universités, de nouveaux investissements, etc. C’est notamment le rôle du Front Uni, une sorte de vitrine du PCC chinois à l’étranger. Si la diplomatie d’influence est tout à fait compatible avec des règles du jeu acceptables, il convient de garder à l’esprit que le pouvoir chinois l’associe, dès qu’un obstacle survient, à des méthodes coercitives inacceptables, recourant à la menace, l’insulte publique, la désinformation, les sanctions économiques, etc. Nous sommes donc à un tournant : un nouveau chapitre de l’histoire vient de s’ouvrir, où notre positionnement vis-à-vis de la Chine conditionnera une bonne part de notre capital géostratégique pour les décennies à venir.

II – Deuxième partie

Après avoir brossé la grande vision nationaliste de Xi Jinping et les enjeux de notre relation avec la Chine dans le contexte international actuel, concentrons-nous à nouveau sur la Chine, ou plutôt sur la réalité chinoise. Après des décennies de croissance phénoménale, il est en effet facile de tomber dans l’euphorie de la Grande renaissance de la nation chinoise puis d’être déconcerté par la violence des attaques antichinoises menées par Donald Trump pendant son mandat. Nos perceptions de la Chine sont ainsi soumises à de fortes pressions narratives et facilement déformées. Si nous voulons interagir avec ce pays au mieux de nos intérêts, il est crucial d’en avoir une image la plus objective possible, pondérée et protégée de la propagande, qu’elle provienne de Pékin, de Washington ou d’ailleurs. Dans le contexte de compétition stratégique accrue avec ce pays, nous proposons d’orienter nos analyses des grands déterminants sociaux, économiques et politiques du pays en termes de vulnérabilités, de risques et d’opportunités.

1.Être Chinois en 2021

Un sondage publié par l’université Harvard et fréquemment cité par les médias pro-chinois fait état d’un soutien de la population chinoise au PCC qui s’élèverait à 93% (on notera au passage qu’Harvard accueille la fille de Xi Jinping, sous un faux nom, à l’instar des autres rejetons de l’élite rouge dans les établissements de l’Ivy League). Plutôt que de deviser sur un sondage à la valeur plus que douteuse, on peut relever les principales préoccupations des Chinois aujourd’hui, qui sont autant de plaques tectoniques au potentiel déstabilisateur au-delà de l’image d’harmonie suggérée par le Parti.

Tensions sociales exacerbées et appareil répressif sophistiqué

Les inégalités sociales se déclinent sur plusieurs dimensions : entre les riches et les pauvres, entre les villes et les campagnes mais également entre l’ethnie Han et les minorités. Thomas Piketty évoque dans son ouvrage « Le capitalisme au XXIème siècle » la perspective d’un « plouto-communisme » ou la concentration de la propriété privée serait plus forte que dans les pays réputés « capitalistes ». Le renforcement de l’appareil de contrôle et de répression étatique, à la pointe de la technologie, opéré ces dernières années, doit être compris selon cette perspective. Dans le même temps, le pays a clairement dirigé sa politique économique vers un nouveau modèle basé sur la consommation interne et la généralisation de crédit comme l’expose le rapport conjoint « Chine 2030 » publié en 2010 par la Banque mondiale et le Conseil des Affaires d’Etat. Cet objectif suppose néanmoins le soutien à l’émergence d’une classe moyenne forte, peu compatible avec ce niveau d’inégalités. Le PCC mise donc sur le maintien d’une croissance forte (rappelons une nouvelle fois qu’elle se situait toujours au niveau phénoménal de 6.6% en 2020) pour diluer les mécontentements liés à ces inégalités : c’est ce qui explique selon toute vraisemblance la fébrilité (et l’agressivité) de Pékin sur les questions relatives à son accès aux marchés internationaux (5G). Rappelons que l’UE reste le premier marché au monde.

Ces inégalités s’illustrent de la manière éclatante dans le cadre de l’accès aux soins mais également aux filets de protection sociaux encore très limités pour les retraités et les chômeurs. Le système de santé, excellent pour les affections ordinaires, reste réservé aux riches pour les domaines où des investissements en équipements ou un niveau de redistribution élevé sont nécessaires, typiquement comme le traitement des cancers. Ce sous-développement de l’Etat-providence, surprenant au premier abord pour un pays communiste, s’explique d’une part par la conversion brutale du pays à l’économie de marché dans les années 1980, accélérée par la suite, mais surtout par le retour de boomerang de la politique de l’enfant unique mise en place par Deng Xiaoping. En effet, cette politique a produit une pyramide des âges accentuant maintenant de manière dramatique le ratio population active / retraités, qui fait désormais peser sur une partie de plus en plus réduite de la population une charge de plus en plus élevée de dépenses sociales (un couple d’actifs devra ainsi prendre en charge les dépenses de santé et de retraites de quatre personnes, qui vivent en moyenne plus longtemps). La jugulation durable des tensions sociales résultant de ce type d’inégalités nécessitera probablement la mise en place d’une infrastructure fiscale d’un nouveau genre, prélevant des ressources fiscales sur les ploutocrates du Parti communiste, ou leurs alliés cooptés dans le secteur privé.

Le contrat social proposé par le PCC peut-il tenir ?

Les questions environnementales font également partie des principales préoccupations des Chinois et la simple annonce de l’ouverture d’une usine polluante suffit aujourd’hui à déclencher des manifestations. Ceci montre une certaine convergence sociétale entre les Chinois et les résidents des pays développés. De la même façon, l’apparition du chômage de masse, conséquence de l’externalisation des industries plus polluantes, est prédite par les analystes et en l’absence de systèmes assurantiels pourrait menacer la stabilité sociale.

La classe moyenne, principale cible du contrat social proposé par le PCC, est tout comme en France sensible à la protection de ses actifs. Or, la gestion de l’économie par le PCC associe un laissez-faire ultralibéral à une gestion dirigiste, le tout sur une justice en mal d’indépendance, qui peut pénaliser les petits porteurs, les propriétaires immobiliers, les actionnaires d’entreprises. Les litiges liés aux expropriations immobilières crapuleuses (généralement avec l’approbation tacite et intéressée des membres locaux du Parti) sont courants et sources de tensions et l’on a déjà observé des manifestations liées à des modifications de la réglementation immobilière. Ceci renvoie au problème plus général du sous-développement du marché financier chinois et donc à l’absence de canaux d’investissement diversifiés pour les petits porteurs chinois qui se replient sur la valeur sûre de l’immobilier, alimentant une croissance du secteur souvent qualifiée de « bulle ». Comme on l’a observé lors du mini-krach de la bourse de Shanghai en 2015, le mécontentement social peut également venir d’une gestion jugée trop désavantageuse du cadre réglementaire régulant les actifs de la classe moyenne (en l’absence d’information financière libre, le Parti joue tacitement le rôle de garant de dernier ressort pour les investisseurs qui acceptent de verser leur argent dans les bourses nationales).

Enfin, il faut reconnaître la difficulté à évaluer de façon satisfaisante le potentiel réel de mécontentement de la population chinoise et la capacité réelle du Parti communiste à juguler ces mécontentements. Le PCC contrôle sans aucun doute le système de surveillance et de répression le plus sophistiqué de l’histoire : grâce aux dernières avancées de l’intelligence artificielle et l’hyper-connectivité de la société chinoise, ce système permet notamment de suivre en temps réel les mouvements d’opinion sur les réseaux sociaux et d’anticiper les abcès de fixation. Mais contrairement à une image souvent répandue, les Chinois ne sont pas particulièrement soumis de nature et certainement pas 93% à chanter les louanges du Parti. En fait, l’indiscipline caractérise bien souvent les Chinois vis-à-vis de leurs autorités locales. Il s’agit peut-être moins d’un trait culturel que d’une attitude naturelle face à l’arbitraire des réglementations qui ne reflètent bien souvent que des intérêts vénaux de notables associés aux lieutenants locaux du Parti. En 2011, une rébellion a eu lieu dans la province du Guangdong, à Wuka[2], faisant vaciller un temps le gouverneur provincial. Le mouvement des parapluies à Hong-Kong, ou celui des Tournesols à Taïwan, a rappelé que les mondes chinois sont également sujets à l’indignation et à la colère. Selon les chiffres officiels, plusieurs dizaines de milliers de manifestations ont lieu chaque année en RPC. De fait, les soulèvements populaires ont été fréquents dans l’histoire chinoise et comptent parmi les plus sanglants de l’histoire humaine.

L’environnement, un enjeu vert-rouge

Le roman de l’auteur de science-fiction Liu Cixin « Le problème à Trois corps » évoque avec talent les conséquences environnementales catastrophiques qu’a pu engendrer la vision techno-planificatrice à la soviétique en Chine jusqu’à une période récente. Par exemple, la déforestation a appauvri les sols et augmenté le risque d’inondations telles que celles observées sur le Yangtsé en 1998. Les données concernant l’état des sols sont confidentielles, ce qui n’est pas un signal rassurant. Des sols pollués ont ainsi été à l’origine du scandale de riz contaminé au cadmium en 2014, dans la province du Hunan. La réduction de la surface de terres arables et l’augmentation de la consommation fait mécaniquement baisser le niveau d’autosuffisance alimentaire du pays : l’objectif d’autosuffisance annoncé dans le 14ème Plan quinquennal est une fable, dans ce secteur comme dans d’autres.

La Chine est particulièrement exposée aux conséquences du dérèglement climatique qui sont déjà visibles avec la diminution des ressources en eau dans le Nord-est du pays, ou la fonte des glaciers du plateau tibétain, qui détruisent les terres arables. La forte concentration de l’activité économique et des populations sur les côtes rend de nombreuses villes vulnérables à une montée des eaux. La Chine, premier émetteur de gaz à effets de serre au monde, a été l’un des partenaires politiques majeurs de l’Accord de Paris sur le changement climatique. Il reste à voir si l’objectif annoncé en 2020 d’une économie décarbonée à l’horizon 2060 sera atteint ; c’est en tout cas un point de convergence politique majeure avec l’Union européenne, où Pékin s’est révélé plus fiable que Washington.

2. Le PCC navigue-t-il à vue?

La gouvernance du cyber-Timonier ou le pari d’un modèle politico-économique sui generis

On le voit, le succès phénoménal du PCC n’est pas exempt de sérieuses fragilités : outre le mécontentement social dû au déséquilibre démographique structurel et à la concentration des richesses, on peut se demander si le modèle de gestion économique du pays est soutenable à terme. La politisation de l’économie peut présenter des avantages (orientation dirigiste des investissements dans des secteurs prioritaires, protection des industries numériques dans l’enfance face aux GAFAM), mais également des inconvénients potentiellement rédhibitoires pour une économie à forte valeur ajoutée. Ainsi, des paramètres tels que la libre circulation de l’information (qui détermine la capacité d’évaluation compétitive des actifs financiers), l’accès égalitaire au crédit (l’octroi de crédits reste fortement politisé et lié aux intérêts du Parti) semblent freinés par la re-politisation généralisée à laquelle on assiste actuellement. Ceci pourrait avoir des conséquences néfastes pour l’économie chinoise sur le long terme.

La question de la gestion des actifs financiers, et au-delà, de la monnaie chinoise, fait également l’objet de préoccupations récurrentes notamment de la part des investisseurs étrangers. La dette des collectivités locales est souvent mise en avant comme un risque systémique pour le régime chinois (opacité, impossibilité de mener des audits réellement efficaces dans le contexte d’une instrumentalisation politique de tous les leviers de contrôle du gouvernement). De la même façon, la bulle immobilière rend l’économie trop dépendante de la croissance de ce secteur. Sans nier l’existence de ces risques, il est peut-être trop présomptueux en 2021 de prétendre appliquer des grilles d’évaluation comptables façonnées dans les universités occidentales pour apprécier ces phénomènes dans toutes leurs dimensions : si la nécessité universelle de rendre des comptes reste également applicable aux agrégats chinois, l’économie politique de l’atténuation du risque, de la redevabilité interne entre acteurs chinois reste viscéralement différente de celle en vigueur dans les pays occidentaux. L’échelle de l’économie chinoise dégage en effet des marges de manœuvre permettant au pouvoir chinois et à ses leviers de minimiser, diluer ou cacher ces risques, au moins temporairement. De fait, la puissance économique et financière chinoise permet de la faire apparaître comme un modèle de gestion sui generis, indépendant des institutions telles que la Banque mondiale et le FMI, caractérisé par une gestion opaque, certes, mais jusqu’ici praticable sur le plan macroéconomique.

Les grands écarts du Parti communiste chinois et leurs points de rupture

Ceci nous invite à nous pencher sur les ressources humaines qui constituent l’élite chinoise continentale : les membres du Parti communiste. Malgré une remarquable continuité sur le plan idéologique, des ressources considérables ont été consacrées à la modernisation des institutions de formation des cadres ou des exigences liées à la sélection des nouveaux membres ou à leur promotion (niveau de diplôme). Jusqu’à la reprise en main récente de Xi Jinping, de nombreux cadres du Parti ont bénéficié d’échanges et de formations à l’étranger, notamment auprès des élites occidentales (l’Ivy League, mais aussi l’ENA). On peut donc partir du principe que les élites dirigeantes au pouvoir d’ici les vingt prochaines années ont une grille d’analyse, à défaut d’être identique, compatible avec la nôtre. Sans naïveté, il reste donc possible aujourd’hui de créer des échanges structurés avec le Parti, notamment via les écoles de formation des cadres (l’une d’elle, à Shanghai, a été conçue par un architecte français). Cela pourrait changer d’ici une génération, du fait de la réduction voire de la disparition des canaux d’échanges avec l’étranger qui étaient autrefois offerts aux membres du PCC, dans la lignée de la théorie du « découplage » de l’économie américaine.

Apparue dans le contexte de l’aggravation des tensions avec les Etats-Unis sous le mandat de Donald Trump, l’idée du découplage consiste à réduire la dépendance de l’économie chinoise aux Etats-Unis : l’interdépendance des deux pays, qui s’illustre par les niveaux d’investissements croisés mais surtout l’enchevêtrement de chaînes d’approvisionnement partagées, rend cette perspective encore théorique. Dans le prolongement de ce concept de découplage, le concept de « double circulation », présenté par Xi Jinping en octobre 2020, vise à développer parallèlement et de manière indépendante, la croissance du marché intérieur en recourant notamment aux substitutions aux importations et à la poursuite de l’expansion des parts de marché à l’international. Sur le papier, un tel système permettrait de mieux préparer la RPC à une dégradation de l’environnement international et des ruptures des chaînes d’approvisionnement. C’est donc une perspective radicalement nouvelle, précipitée par la pandémie de Covid, qui est ainsi dégagée en intégrant dans l’équation politique une forme de démondialisation sur fond de crise et d’incertitude généralisée face à l’avenir. On peut douter de la faisabilité d’un tel projet sur le court terme, comme la dépendance de la Chine aux semi-conducteurs l’a illustré récemment. Sur le plus long terme, la RPC devrait mener de front plusieurs transformations majeures pour prétendre réaliser cet objectif ou s’en approcher : outre le maintien de la stabilité interne, la modernisation de son système de prestations sociales et d’équilibres redistributifs, le recentrement vers un modèle tiré par la consommation intérieure et l’innovation, sobre en carbone et respectueux de l’environnement, compatible avec ses engagements internationaux ou, à défaut, les rapports de force engagés à l’international.

En effet, cette stratégie de substitution et les barrières à l’entrée aux marchés consécutives (elles sont déjà massives) pourrait pousser des acteurs comme l’UE à restreindre en retour l’accès à leurs marchés : les turbulences observées avec la 5G ou le scepticisme du Parlement européen vis-à-vis de l’accord UE-Chine sur les investissements devraient se poursuivre et peut-être s’accroître dans le futur. Comme on l’a déjà vu, il est plausible, sinon probable que Pékin recoure à d’autres leviers pour faire pression sur les Etats récalcitrants à son développement à l’international et au financement de son économie.

3. Comment évaluer les risques et les opportunités?

En définitive, la République populaire de Chine, malgré une conversion opportuniste à la mondialisation (mais pas au libre-échange), semble en passe de revenir aux réglages d’usine de son logiciel d’origine : le Parti communiste chinois de 1949. Le retour à un leader tout-puissant et au culte de la personnalité, la perspective d’un retour à un fonctionnement semi-autarcique, la mobilisation d’essence militaire de la société et l’économie associée à une rhétorique ultranationaliste et anti-occidentale, sont les éléments qu’il convient de retenir préalablement au-delà des multiples écrans de fumée que le PCC maintient à destination du public occidental. Il faut reconnaître l’erreur de jugement qui consista à croire que ce pays finirait inévitablement par ressembler à l’Occident triomphal dans le sillage de la chute de l’Union soviétique et adopterait une forme de démocratie libérale. Il convient en conséquence de raisonner en termes de rapports de force et de raisonner stratégiquement.

En premier lieu, il est essentiel de maintenir un réseau diversifié de capteurs, permettant de mettre à jour aussi régulièrement que possible notre connaissance de la réalité chinoise et d’ajuster objectivement nos perceptions : c’est ce qui conditionne notre capacité d’analyse et de décision, et c’est précisément sur ce segment du processus de décision que la guerre informationnelle du Bureau de la propagande concentre ses efforts (à l’étranger, via les médias, et en Chine même, via un contrôle strict de l’information). Le développement de ces réseaux doit se faire le plus rapidement possible, du fait de la dégradation de l’environnement politique, et notamment des possibilités d’interactions personnelles avec les membres du Parti et leurs proches.

En second lieu, il paraît tout aussi crucial d’avoir une connaissance des leviers d’action possibles au niveau de l’Union européenne et d’orienter quand c’est opportun la politique chinoise de l’Union européenne. C’est d’abord vis-à-vis de la Chine que nous devons en effet être en mesure de défendre nos intérêts économiques nationaux et de tempérer les excès d’une mondialisation dont ce pays a été le plus grand bénéficiaire.

C’est sous ces deux conditions que les intérêts de la France pourront être le mieux défendus vis-à-vis de la Chine : comprendre sa complexité en évitant de la diaboliser comme le feraient les Etats-Unis, trouver des opportunités de coopération, mais faire preuve avant tout de réalisme et négocier en position de force.

 
III – Troisième partie

1.La perspective d’un environnement géostratégique mondial exposé à de fortes turbulences dans les décades à venir

La post-émergence : faire table rase des institutions mises en place en 1945

Nous semblons assister à l’arrivée à pleine maturité d’un troisième chapitre post-guerre froide : après l’unipolarité transitoire et illusoire ayant suivi l’effondrement de l’Union soviétique, laissant les Etats-Unis comme seul leader apparent, la notion d’émergence a permis d’identifier le poids économique, et potentiellement politique, pris par des pays non occidentaux : il s’agit des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), mais aussi des autres membres du G20 (comme la Turquie, l’Arabie saoudite ou l’Indonésie). Cette phase d’émergence semble pleinement achevée, avec ce « changeur de règles » (game changer) que constitue l’avènement de la domination économique de la Chine. Selon le calcul retenu, on peut encore considérer que les Etats-Unis conservent la première position (en PIB nominal, ceux-ci arrivaient en tête avec environ 21 trillions de dollars, la Chine suivant avec environ 15 trillions), mais la Chine est déjà numéro un en parité de pouvoir d’achat (environ 24 trillions, 21 trillions pour les Etats-Unis), et surtout, c’est désormais au niveau de l’innovation que la compétition se joue, non plus seulement du fait de purs effets quantitatifs jouant par défaut en faveur de la RPC. Cette contestation de la suprématie américaine par la Chine se transpose également sur le plan politique, comblant avec une jubilation visible le vide laissé par le mandat de Donald Trump et notamment le retrait des Etats-Unis des institutions multilatérales – au premier rang desquelles l’OMS.

Hormis la Chine, cette post-émergence voit s’affirmer dans de nombreux pays des stratégies de contestation de l’ordre institué après la Seconde Guerre Mondiale, avec le système des Nations-unies en particulier. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a ainsi constitué une première du genre par l’un des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-unies (CSNU). Elle est considérée comme un cas d’école de « guerre hybride », associant soldats nationaux sans uniforme (les « petits hommes verts »), guerre informationnelle et conflit de basse intensité dans la profondeur stratégique (en Crimée, il s’agit du conflit dans la région du Donbass, qui maintient l’Ukraine dans un état d’instabilité permanent et délétère pour la classe politique). Ce fait d’armes du président Poutine s’est accompagné de nombreuses provocations vis-à-vis de ses voisins européens : outre la reprise des vols de bombardiers stratégiques depuis 2007, les fréquents tests de la réactivité des avions de chasse européens à l’approche des frontières aériennes (ou leur viol, comme c’est souvent le cas en Finlande), la responsabilité du gouvernement russe dans la destruction du vol MH-17 en 2014, dans les affaires Skripal et Navalny (empoisonnement supposé d’opposants russes par les services russes), et dans l’ingérence possible des élections américaines en 2016, ont constitué un faisceau de signaux faisant de Moscou une puissance résolument hostile à l’Occident, et n’hésitant plus à recourir à un équilibre de la terreur d’un nouveau genre. Ainsi, l’absence de réaction immédiate du gouvernement Obama à la suite des ingérences dans le processus électoral s’expliquerait par la capacité de la Russie à lancer des cyber-attaques dans des infrastructures critiques américaines, telles que les réseaux électriques.

La proximité entre Pékin et Moscou, qui s’était illustrée une première fois avec la mise en place de l’Organisation de Coopération de Shanghai (SCO en anglais), s’est renforcée à plusieurs occasions ces dernières années, malgré une relation souvent teintée de défiance : on le voit par exemple avec la promotion commune de normes alternatives faisant prévaloir la souveraineté nationale sur le contrôle de l’Internet (à l’opposé de la vision historique d’Internet comme un espace ouvert). De façon plus classique, on le voit lors des votes des résolutions du CSNU.

2. La position de la France dans cet environnement et les choix qu’il conviendrait d’anticiper

Articuler les intérêts nationaux avec l’Union européenne, un acteur qui doit encore s’imposer dans un monde de rapports de force 

Il convient de noter à cet égard que deux pays européens particulièrement attachés à leurs intérêts nationaux, et au-delà à leurs identités nationales, ont clairement validé le choix d’une insertion résolue dans le cadre de l’Union européenne (la Pologne et de la Hongrie, pour ne pas les nommer). L’UE est en effet la première entité économique au monde, et dispose de ce fait d’un levier de puissance absolument gigantesque : la lenteur des processus de décision à 27 ne permet d’exploiter qu’une fraction de ce pouvoir, mais des améliorations notables ont eu lieu ces dernières années. L’UE a ainsi réussi à imposer une norme novatrice en matière de protection des données, le RGPD, aux tout-puissants GAFAM, et n’hésite plus à imposer des amendes records à ces mêmes entreprises : peu médiatisées, ces avancées n’en sont pas moins substantielles et prometteuses pour la suite. De la même façon, de nombreux tabous issus de l’idéologie libérale ont commencé à sauter au sein des institutions européennes : la Banque centrale européenne notamment n’hésite plus à recourir aux « instruments monétaires non conventionnels » (on regrettera néanmoins la lenteur du déploiement du plan de relance entériné en 2020 face à la pandémie), et la création de dette commune, interdite par Berlin pendant la crise grecque, est désormais acquise. Surtout, la « guéguerre » terminologique autour de la notion de protectionnisme semble désormais révolue, avec l’avancée vers une taxe carbone aux frontières (déjà critiquée par le président Biden, pourtant désireux de se racheter une crédibilité vis-à-vis de l’UE). De nouvelles mesures « protectionnistes » – peu importe l’étiquette – pourront être mises en place à mesure que l’UE tire toutes les conséquences de son aggiornamento stratégique : face à une compétition déchaînée au niveau international, il est normal que les pays européens se défendent, tout simplement. Il y a là une convergence d’intérêts découlant de données géostratégiques de base, qui expliquent pourquoi, malgré tous ses défauts, et à défaut d’alternatives crédibles, l’UE reste le meilleur vecteur pour la coalition de nos intérêts économiques.

La Chine est devenue le premier marché à l’exportation pour l’Allemagne en 2020, ce qui explique l’insistance d’Angela Merkel pour imposer à la va-vite, avant son départ de la scène politique, un projet d’accord sur les investissements UE-Chine. En mars, les sanctions prises par Bruxelles contre Pékin à la suite de violations répétées des droits de l’Homme et de violation des engagements internationaux de la Chine (Ouighours, Hong-Kong) ont inauguré une épreuve de force, à laquelle Pékin a réagi en ciblant à son tour des députés européens, provoquant le report sine die de l’accord sur les investissements (celui-ci devant être ratifié par le Parlement européen). Début mai, les négociations sur un accord de libre-échange avec l’Inde ont repris : c’est sans doute l’un des signaux les plus fort d’un véritable armement stratégique de la politique commerciale européenne, qui devra se confirmer. Pékin n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour dynamiter la cohésion fragile de l’Union européenne, notamment à travers le lancement du dialogue « 17+1 », regroupant la Chine et les anciens pays du bloc communiste – autrement dit, en réouvrant une frontière encore mal cicatrisée à coup de promesses « win-win » et de Nouvelles routes de la Soie. En février néanmoins, 6 pays (Etats baltes, Bulgarie, Roumanie, Slovénie) n’ont pas envoyé leurs chefs d’Etat au sommet « 17+1 » à Pékin, et plusieurs des participants ont ouvertement critiqué le gouvernement chinois sur les questions d’accès au marché agricole, dont le président polonais Duda lui-même. Ces signes convergent tous vers une défiance grandissante vis-à-vis du modèle économique proposé par la Chine, dont la stratégie de division n’a pas fait long feu.

Sur le plan militaire et politique, les choses seront nécessairement plus délicates. D’une part, l’autonomie stratégique européenne, entendue sur le plan militaire, n’adviendrait pas dans tous les cas avant des décennies. Il n’y aura pas d’armée européenne, mais au mieux de meilleures coordinations des Etats-majors et des programmations capacitaires qui rendront un grand nombre de pays européens dépendant du parapluie de protection américain. Il est d’ailleurs illusoire de se limiter à la seule garantie juridique donnée par l’article 7 du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) : comme il est envisagé dans la série « Occupied », la dissolution de l’OTAN ou un retrait des Etats-Unis n’est pas un scénario totalement improbable dans les prochaines décades, du fait d’une instabilité chronique qui pourrait caractériser la politique américaine dans le futur. Le renforcement des capacités nationales, au premier rang desquelles la modernisation de nos capacités de dissuasions, l’investissement dans les technologies d’avenir, comme le cyber, devront nécessairement s’articuler avec une adaptation agile de nos systèmes d’alliances, non exclusives de l’OTAN : le niveau européen, dont l’apport réel doit s’envisager que sur le très long terme, et les coopérations régionales, quand elles sont possibles. C’est très délicat au Moyen-Orient dans le contexte actuel, un peu mieux structuré dans la bande sahélienne, mais où se fait déjà sentir une lassitude dangereuse. Le retrait dans cette région laisserait vraisemblablement le champ libre aux entreprises jihadistes et à l’émergence de sanctuaires de projection pour des attaques sur le sol national.

Surtout, il est dans notre intérêt de trouver un système équilibré dans son ensemble, qui évite d’associer la France dans des groupes d’intérêts polarisés : c’est l’erreur stratégique qui a été faite lors des élections ukrainiennes de 2014 où l’UE, par passivité, n’a pas su proposer une alternative équilibrée, le choix étant réduit à Moscou ou Bruxelles. De la même façon, il ne serait pas dans l’intérêt de la France et de l’UE de suivre passivement la politique de fermeté américaine vis-à-vis de Pékin : notre approche doit être équilibrée et tenir compte de nos intérêts nationaux, mais aussi de notre contexte géostratégique régional avant tout. Une fois ce constat dressé, il faut néanmoins conserver à l’esprit que, dans la continuité de la vision gaullienne de la place de la France dans le monde, cette indépendance de vue n’élude pas le fait que les Etats-Unis restent le meilleur garant (même fragilisé) de la sécurité de la France. Des rêves de grandeurs sans rapport avec la réalité, entretenus par des amitiés naïves avec des puissances régionales agressives font peser le risque permanent que la France, aux côtés de ses voisins européens, devienne un protectorat amorphe sous domination sino-américano-russe…

3. Les conséquences concrètes pour la relation franco-chinoise.

L’Indopacifique, une région française faisant face à la Chine

Un nouveau venu est arrivé dans ce jeu d’alliances dynamiques – j’ai nommé l’Indopacifique. Ce concept, d’origine américaine, est initialement lié à la description d’un théâtre géostratégique mettant en perspective, sans la nommer, la Chine dans son environnement régional élargi, avec les Etats-Unis côté océan pacifique, la côte orientale africaine et le Moyen-Orient côté océan indien. La France s’est engagée ces dernières années dans le renforcement de ses coopérations militaires avec les puissances régionales désireuses de tempérer l’émergence de la puissance chinoise, sous sa forme actuelle, c’est-à-dire agressive et désinhibée. Il s’agit du Japon, de l’Inde et de l’Australie, en plus des Etats-Unis et de sa présence militaire déjà importante (55 000 troupes au Japon, 28 500 en Corée du Sud, 377 000 au total en comptant la présence sur les territoires américains dans le Pacifique comme Guam, la VIIème flotte et les groupes aéronavals croisant dans la région). Des acteurs de moindre envergure, comme l’Indonésie, le Vietnam, mais aussi Singapour, les Philippines ou la Malaisie (Taïwan étant un cas à part). Ces acteurs s’inscrivent dans cette même mécanique indopacifique visant à renforcer les liens entre des pays ayant un intérêt vital à rappeler à la Chine un ensemble de règles de comportement, qu’elles soient juridiques, politiques, explicites ou tacites, afin que des pays ne subissent pas, par leur proximité immédiate, ou plus indirectement dans le reste du monde, les conséquences d’un comportement hégémonique de la République populaire de Chine.

A cet égard, il est important de rappeler que la France, de par ses territoires ultramarins, est une nation de l’Indopacifique : en Polynésie française, en Nouvelle-Calédonie et dans la Réunion vivent en permanence 1,5 million de compatriotes. Comme il a déjà été dit, nos intérêts économiques, liés à nos ZEE en particulier, sont directement impactés par la réécriture unilatérale des règles du jeu (la Convention des Nations-unies sur le droit de la mer) qu’entend imposer Pékin. Il est donc dans l’intérêt national d’inscrire la France, sans se laisser imposer de narratif polarisant (tendance américaine), dans ces rapprochements, afin de faire valoir à la Chine ses obligations, ni plus ni moins, celles-là mêmes qui lui ont permis de bénéficier du réseau ouvert du libre-échange mondialisé. Il convient à cet égard d’entrevoir la perspective d’un libre-échange moins idéologiquement « ouvert » à tout vent, c’est-à-dire plus régulé : d’abord en faisant appliquer effectivement le droit mais au-delà, en imposant si c’est nécessaire, comme on l’a déjà vu avec l’idée d’une taxe carbone, des éléments de rééquilibrage face à des acteurs non coopératifs comme la Chine. Cette dynamique sera selon toute vraisemblance, là encore, portée à son efficacité maximale via la masse critique du marché européen et de l’Union européenne. Des initiatives éparses seront très probablement vouées à l’échec et au ridicule, écrasées par les puissances de niveau mondial comme la Chine, les Etats-Unis et bientôt d’autres comme l’Inde : on le voit, les partenaires et les compétiteurs ne doivent pas être envisagés de façon définitive et absolue, mais réévalués hic et nunc selon l’éclairage propre de chaque dossier. La Chine, certes, a été définie par la Commission européenne comme un « rival systémique » : cette appellation est certainement juste, mais ne doit surtout pas empêcher un ajustement fin et circonstancié de nos positions, autrement dit une analyse informée par nos différents ministères, par nos industries, notre société civile, et par notre réseau diplomatique (le 3ème dans le monde par son extension) et nos relais à l’international.

La Chine : nouvel alpha et oméga de l’ordre international

En réalité, la Chine est un « rival systémique » pour l’Union européenne, comme pour les Etats-Unis, et un « compétiteur systémique » pour toutes les puissances de moindre envergure, ou une simple « puissance hégémonique » pour les autres pays n’ayant que des parcelles de puissance à disposition. Pour cette raison, elle dispose d’une dimension politique incontournable dans les relations diplomatiques, qu’il convient de faire peser de façon ad hoc en fonction de nos intérêts et de ceux de nos interlocuteurs : s’il peut être utile par exemple de faire valoir des alternatives aux projets chinois des Nouvelles routes de la soie dans certains cas, il peut être utile dans d’autres cas d’appuyer des initiatives chinoises qui peuvent présenter un intérêt intrinsèque, quitte à s’opposer aux Etats-Unis. Ce fut le cas, de manière dramatique, lors de l’invasion américaine en Irak : la perspective serait alors inversée, si la Chine était à l’initiative dans une opposition de ce type. Notre intérêt national, en somme, est de peser à chaque fois le pour et le contre, sans s’enfermer dans des postures ou des systèmes rigides, et de faire jouer intelligemment une forme de concurrence, tout en évitant de créer des situations de surenchère et d’escalade qui pourraient avoir des conséquences désastreuses.

A ce titre, le cas de Taïwan est emblématique : le soutien à cette île correspond à nos intérêts mais doit dûment prendre en compte la sensibilité à fleur de peau de Pékin à ce sujet. D’un côté, forte de sa démocratie dynamique et de la transparence dans sa gestion de l’information (à l’inverse de Pékin), l’île s’est imposée comme le meilleur modèle dans le monde en matière de prévention et de lutte contre le Covid-19 avec une croissance encore supérieure à celle de la RPC en 2020 (+3.3%). Il est donc possible et dans notre intérêt de soutenir ce modèle de démocratie à la chinoise. C’est également souhaitable pour le reste du monde, si l’on en croit le chercheur français Frédéric Keck[3], les techniques de prévention des pandémies sont ainsi largement développées dans le monde chinois hors de Chine continentale, à Hong-Kong, Taïwan et Singapour et il est vraisemblable que cette pandémie de Covid-19 aurait pu être évitée si des techniques de gestion transparentes avaient été mises en place. La capture de Taïwan par la Chine continentale renverserait en effet les équilibres stratégiques régionaux, donnant un avantage crucial vis-à-vis du Japon (l’équivalent d’une plateforme d’attaque avancée comme les Américains l’avaient bien compris dans leurs propres plans d’invasion en 1945), mais également vis-à-vis des Etats-Unis dans le Pacifique et surtout de l’ensemble des autres pays de la région. Or, l’Asie-Océanie étant le poumon économique du monde, il semble absolument essentiel d’y faire prévaloir un mode de gestion non-hégémonique, donc non dominé uniquement par la Chine. D’un autre côté, un soutien trop marqué à Taïwan, notamment dans le domaine militaire ou des provocations trop inacceptables pour Pékin, pourrait également pousser Pékin hors de ses gonds et ainsi susciter une attaque militaire avec une possible escalade régionale, voire mondiale, aux effets désastreux.

De l’autre côté du spectre, on peut entrevoir pour l’avenir des dossiers pour lesquels les appétits pékinois pourraient être harnachés en phase avec nos intérêts. Pékin a déclaré, au mois de mars dernier, vouloir prendre le relais pour faire aboutir le processus de paix au Proche-Orient, c’est-à-dire principalement la conclusion d’accords de paix entre Israël et la Palestine et donc mécaniquement avec leurs voisins dans la région. Si cette perspective reste aujourd’hui purement déclaratoire, le poids économique de la RPC dans la région, son capital politique encore relativement préservé sont des éléments qui pourraient peut-être en faire un jour un acteur politique majeur au Proche-Orient, avec notamment une capacité d’investissement qui, sous certaines conditions, pourrait contribuer à stabiliser la région. Un acteur en tout cas pas moins crédible que les Etats-Unis et leur passif dans cette région du monde…

La France, puissance moyenne mais dotée d’un capital politique et diplomatique considérable, peut également jouer un rôle déterminant, en cultivant cette distance raisonnée entre Pékin et Washington, en intervenant au besoin comme un « honnête courtier » entre les deux parties. 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la réalité d’un conflit ouvert peut paraître évanescente et improbable à ce siècle encore jeune : ce n’est pourtant pas par hasard si cette perspective est évoquée avec le plus grand sérieux par tous les analystes, qu’ils soient chinois, américains ou européens. Il est donc dans notre intérêt de participer activement à la « gestion de cette compétition stratégique », concept évoqué par l’ancien Premier ministre australien (et excellent sinophone) Kevin Rudd, en février dernier lors du forum de Lanting, en Chine, en présence du conseiller aux affaires d’Etat Wang Yi (équivalent de notre ministre des affaires étrangères).

SOURCES

[1] https://www.lemonde.fr/economie/article/2010/06/21/kaname-akamatsu-et-le-vol-d-oies-sauvages-par-pierre-jacquet_1376018_3234.html / Le « vol d’oies sauvages » est l’image utilisée par l’économiste japonais Kaname Akamatsu dans les années 1930 pour illustrer le processus de développement industriel que permet l’interaction entre un pays en développement et des pays plus avancés. L’évolution dans le temps des importations, de la production nationale puis des exportations d’un pays en phase de rattrapage économique évoque en effet un vol d’oies sauvages, en V inversé.”

[2] https://en.wikipedia.org/wiki/Wukan_protests

https://www.liberation.fr/planete/2016/09/20/wukan-etouffe-sous-la-repression_1503921/

> cela a pris de l’ampleur, les autorités ont lâché du lest, avant de revenir plus tard et réprimer sévèrement. Le Secrétaire du Parti au niveau provincial, Wang Yang, a même été vu un temps comme l’incarnation d’une possible voie progressiste et sociale au sein du PCC, la province ouvrière massivement industrialisée du Guangdong étant le laboratoire des nouvelles tendances sociales et sociétales (augmentation du revenu, amélioration des conditions de travail, meilleure application des droits des travailleurs, etc.), ce qui a fait long feu. L’arrivée de Xi Jinping au pouvoir a définitivement enterré cette illusion éphémère.

[3] https://www.seuil.com/ouvrage/les-sentinelles-des-pandemies-frederic-keck/9782757889138

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