Baccalauréat, millésime 2021

NOTE D'ACTUALITÉ CAP ISSEP - BACCALAURÉAT
Roger CHUDEAU

Roger CHUDEAU

Contributeur du CAP de l'ISSEP / Membre du Conseil scientifique de l'ISSEP

La session 2021 du baccalauréat général et technologique aura été marquée par les effets de la crise sanitaire sur le fonctionnement de l’école. Il est incontestable que la crise a été catastrophique : confinements, demi-jauges, absences de professeurs, cas-contacts, bugs des logiciels, etc. L’année 2020-2021 est « annus horribilis ». Notons toutefois que, pour des raisons connues de lui seul, le Ministre n’aura pas jugé bon d’utiliser le mois de juin pour rattraper un peu du temps perdu cette année : dans les établissements centres d’examen (70%), les conseils de classe ont eu lieu fin mai et les cours sont suspendus depuis début juin… comme d’habitude en somme.

Les seules épreuves terminales de cette année : français en classe de première, philosophie et « grand oral » en classe terminale, compteront pour 20% de la note finale de l’examen, 80% de celle-ci résultant du « contrôle continu ».

La réforme de cet examen emblématique du système éducatif français, voulue par Emmanuel MACRON, dont le programme présidentiel 2017 annonçait «la modernisation du baccalauréat », prévoyait un tout autre déroulement.

La nouvelle matrice du baccalauréat selon la réforme BLANQUER de 2018 est la suivante : 40% de la note finale des épreuves du baccalauréat résultent du contrôle continu (« épreuves communes », sortes de devoirs trimestriels[1], réalisés en cours d’année, 30% et livret scolaire 10%). 60% de la note étant obtenus par quatre épreuves : deux dans les spécialités choisies par le candidat, au printemps de l’année de terminale et deux en juin : philosophie et oral de spécialité (appelé pompeusement « grand oral »). Rappel historique : la réforme du bac avait été voulue initialement par François FILLON, locataire du 110 rue de Grenelle de 2004 à 2005. L’entreprise avait échoué après que le président de République, Jacques Chirac, eut limogé son ministre par crainte de mouvements lycéens.

Le Ministre a renoncé cette année aux deux épreuves de spécialité du printemps, pourtant supposées redonner du sens au cycle terminal comme étape vers le supérieur, mais il a maintenu un oral pour près de 500 000 lycéens.

Cette épreuve, mesure phare de la réforme, à l’air d’intéresser les médias, toujours à l’affut de « nouveautés » censées refléter l’air du temps. Car l’oral, la rhétorique, la prise de parole en public, sont -dans la vulgate du politiquement correct- des compétences nimbées de l’onction démocratique. Pour les maîtres à penser (sic) qui s’emploient aujourd’hui à dire ce qui est Bien, Beau et Bon, parler c’est être authentique, c’est être soi et s’ouvrir à l’altérité et autres balivernes. L’autre avantage du maintien de cette épreuve est évidemment de permettre un taux de réussite record, car les initiés savent, au sein du système éducatif, que les oraux de terminale sont l’épreuve où l’indulgence du jury, notamment vis-à-vis d’élèves peu scolaires mais ayant du « bagou », trouve le mieux à s’exercer. Du reste, l’oral était une épreuve des plus banales sous l’ancien régime de l’examen, en langues vivantes et en épreuves de rattrapage.

Quant à la philosophie, elle perdra cette année son caractère « d’épreuve » à proprement parler, car l’élève aura pu, en tout état de cause, conserver sa meilleure note de contrôle continu en cas de défaillance à l’examen final. Comment mieux démonétiser la notion même d’effort et rendre vide de sens le rituel républicain du baccalauréat, rite de passage à l’âge adulte ?

La déconstruction de l’institution scolaire continue donc doucettement, avec cette fois-ci l’excuse de la « bienveillance », mot-valise favori d’un ministre qui n’hésite pas à affirmer sur le site officiel du MEN que le lycée sera désormais vécu avec « bonheur » !

Les résultats de la session 2021 sont évidemment, comme en 2020, en 2003 (grèves dures consécutives à la décentralisation Raffarin) et en 1968, placés sous le signe d’une « indulgence » revendiquée et assumée des jurys. Qu’on en juge :

Taux de réussite au baccalauréat 2021 : 90,5%, toutes filières confondues.

En 1995, le taux de réussite était de 75 %, tous baccalauréats confondus. Il est aujourd’hui de l’ordre de 88%. Le baccalauréat général atteint des records avec plus de 90% de reçus en 2021. Faut-il se féliciter de cette progression ou s’en désoler. Est-elle la traduction d’une constante hausse du niveau ? Ou au contraire celle d’une coupable démagogie.

Regardons sous cet angle ce qu’est aujourd’hui la valeur académique, la valeur sociale et la valeur symbolique d’un diplôme qui ouvre le droit de poursuivre ses études dans l’enseignement supérieur.

S’agissant de sa valeur académique, le seul indicateur qui vaille vraiment est celui de la poursuite d’études des bacheliers et de leur devenir à l’Université :

« Parmi les bacheliers de 2014 qui s’étaient inscrits en licence en 2014, 44% ont obtenu un diplôme d’enseignement supérieur trois ans plus tard. Cependant, seuls deux tiers d’entre eux (de ces 44%, ndlr) ont obtenu leur licence, les autres étudiants sont diplômés d’une autre formation après réorientation », constate la DEPP[2] du MEN dans « Repères et références statistiques » de 2020. Estimer, avec de tels résultats, que le baccalauréat prépare convenablement les étudiants aux études supérieures est donc clairement erroné. La valeur académique de ce premier diplôme de l’enseignement supérieur est incontestablement très faible.

Sa valeur sociale est par conséquent tout autant diminuée. Bien sûr, le bac est toujours présenté comme le passeport indispensable à l’entrée dans la vie adulte (les médias faisant d’ailleurs tranquillement l’impasse sur les 200 000 apprentis qui présentent leur CAP ou leur BT en juin…). La plupart des lauréats accède d’ailleurs à la majorité civile durant la même année que l’examen. Mais, exception faite du baccalauréat professionnel -dont c’est la fonction originelle- le baccalauréat seul ne permet plus l’accès direct à l’emploi. Certes, les concours de la fonction publique de niveau « B » exigent des candidats qu’ils soient bacheliers, mais dans les faits, la plupart des postulants sont nettement plus diplômés, ce qui réhausse le niveau du recrutement mais traduit aussi une « dévalorisation » relative des diplômes.

Du reste, la plate-forme « parcours-Sup » permet l’affectation dans les filières d’enseignement supérieur avant même que le diplôme soit obtenu. C’est le dossier scolaire de l’élève depuis la classe de première, voire de seconde et non le baccalauréat ni sa mention, qui entre en ligne de compte dans l’orientation vers les formations universitaires. Autant dire que continuer de considérer le baccalauréat comme le premier grade universitaire relève désormais largement de la fiction.

Quant à la valeur symbolique du bac, il n’en reste pas grand-chose : le règlement de l’examen est resté inchangé : le régime des mentions y est identique et 50% des élèves auront probablement une mention. Il n’y a pas de note éliminatoire. La fonction éducative, « d’épreuve », c’est-à-dire de rite de passage, de difficulté à surmonter, de preuve de maturité, n’est nullement restaurée. Jean-Michel BLANQUER déclare ainsi sur une chaine d’information en juin 2021 ne pas vouloir « coincer les élèves ». Beau contre sens éducatif.

La réforme BLANQUER du cycle terminal et du baccalauréat a pourtant pour ambition de revaloriser le diplôme et de permettre une orientation vers le supérieur mieux étayée. Qu’en est-il ?

S’agissant de la nouvelle structure du cycle terminal lui-même, il est impossible d’évaluer son impact sur l’orientation et la poursuite d’études en l’état puis que la crise sanitaire a totalement perturbé deux années scolaires successives. La mâle assurance du ministre dans les médias, concernant les effets de sa réforme est donc pour l’heure dépourvue de tout fondement, comme toute critique de ladite réforme évidemment.

Quant à l’examen lui-même, les baccalauréats 2020 et 2021 ayant été vidés de leur signification, il faudra attendre une session « normale » du bac nouvelle manière (en 2022 ?) pour mesurer ses effets sur la poursuite d’études.

Dans ce contexte, l’intention exprimée fin juin 2021 par le Ministre de modifier la maquette d’un baccalauréat réformé qui n’a jamais eu lieu dans des conditions normales, laisse perplexe.

Supprimer les « épreuves communes » qui portaient sur les matières du tronc commun, pour évaluer l’ensemble de celles-ci en « contrôle continu », c’est-à-dire au fil de l’eau, tout au long de l’année et donc sans anonymat ne peut avoir que trois conséquences : accentuer « l’effet établissement », créer entre les élèves, leurs parents et le corps enseignant un climat tendu, achever enfin de dépouiller le baccalauréat de ce qui lui restait de portée symbolique.

Loin d’être un examen de culture générale préparant les futurs étudiants aux études supérieures spécialisées qu’ils choisiront à l’Université : Sciences, Droit, Lettres etc. Le bac façon Macron-Blanquer est un pathétique « en même temps » : un peu de culture générale dans le contrôle continu, un peu de spécialité dans le pseudo « grand oral », un peu du piment de l’épreuve terminale en philosophie.

De ce brouet, dépourvu d’enjeux pour la poursuite d’études, on ne peut même pas dire qu’il est un examen de fin d’études secondaires sérieux. On peut encore moins estimer qu’il s’agisse d’un grade universitaire.

Mais que dire du niveau scolaire réel des lycéens ? Question récurrente dans l’opinion publique à chaque nouvelle session du baccalauréat.

La querelle du « niveau » est aussi vieille que l’école et il faut se garder en l’espèce de tous lieux communs. Il est en réalité quasiment impossible de comparer rigoureusement le niveau du bac de 1945, celui de 1995 et celui d’aujourd’hui, tant les contextes, les contenus, les pédagogies et les élèves sont différents. La question n’est donc pas tant de savoir si nos bacheliers obtiendraient le certificat d’études de leur arrière-grand-père, que de voir ce que révèlent les tests nationaux et internationaux auxquels ils sont soumis aujourd’hui.

L’évaluation PISA de 2019 testait les élèves âgés de 15 ans de 79 pays en compréhension de l’écrit, mathématiques et sciences. Les Français se situent entre le 20ème et le 26ème rang mondial, soit légèrement au-dessus de la moyenne des 35 pays de l’OCDE. Ces résultats varient peu depuis 2000. A noter que notre panel d’élèves se caractérise par une profonde fracture sociale entre les élèves qui réussissent et ceux qui échouent.

Ce que révèlent les tests nationaux de positionnement à l’entrée en seconde, instaurés par le Ministre BLANQUER mérite une analyse précise dont les éléments sont d’ailleurs présentés dans la « note d’information 21.17 de mars 2021 de la DEPP du MEN. Notons d’emblée un biais : « L’évaluation, est-il précisé, ne vise pas à mesurer l’ensemble des compétences et des connaissances attendues en français et en mathématiques chez un élève entrant en seconde ». On ne peut que le regretter, car le ministère se prive ainsi d’un état des lieux précis de la population scolaire à l’entrée au lycée. De tels indicateurs permettraient une meilleure mesure de l’efficacité et de la valeur ajoutée des lycées.

De prime abord, les résultats globaux paraissent fort présentables : 93,2% des élèves de seconde générale et technologique ont une maîtrise satisfaisante ou très bonne des connaissances évaluées.

En resserrant la focale, on note cependant que les élèves de l’enseignement privé réussissent en mathématique à hauteur de 92,5% contre 80,9 dans le public (en français respectivement 96,7% et 92,2%).

Tout change à nouveau lorsque la lecture des résultats prend en compte « l’indice de position sociale » élaboré par la DEPP et qui distingue cinq catégories d’établissements : « Les disparités de maîtrise sont très marquées selon le profil social de l’établissement. Dans les lycées les plus favorisés socialement, les taux de maîtrise s’élèvent à 97,4 en français et 93,6% en mathématiques …/… dans les établissements les moins favorisés les taux de maîtrise sont alors respectivement de 82,8% et de 64,0%. ».

Une fois encore, on constate une fracture sociale et une disparité réelle de niveau en fonction des établissements.

Cette fracture sociale trouve évidemment sa traduction dans les résultats du baccalauréat, si l’on rapproche les taux de réussite au bac et les CSP, comme le fait la DEPP tous les ans.

Les exceptionnels résultats -en trompe l’œil- du baccalauréat masquent donc en fait le problème de fond du système éducatif de notre pays : conçu à l’origine non seulement pour élever le niveau d’instruction et de culture de notre peuple mais aussi comme une promesse républicaine de promotion sociale basée sur le mérite scolaire, et enfin comme le vecteur du désir de « vivre ensemble » cher à RENAN, l’école ne remplit plus correctement les missions que la nation lui a assignées. Or, la « démocratisation ségrégative » qui règne au sein du système éducatif est lourde de menaces pour la cohésion nationale.[3]

La persistance et la pérennisation de la fracture sociale au sein même de l’école est le problème essentiel de notre système éducatif. De cette question fondamentale pour l’équilibre même de notre société, il n’est nullement question dans la réforme Blanquer du lycée et du baccalauréat. Avec le nouveau baccalauréat dont les sessions 2020 et 2021 sont les tristes prémices, nous aurons un bac « modernisé », certes, mais dévalorisé et sans portée. Pour le Pouvoir, seules auront compté, une fois encore, les apparences car : « Tout doit changer pour que rien ne change »[4] .

 

SOURCES

[1] Dernière minute, le Ministre envisage de supprimer ces devoirs trimestriels.

[2] Direction de l’évaluation de la prospective et de la performance. Ministère de l’Education nationale.

[3] Pierre Merle ; « La ségrégation scolaires. Paris. La découverte 2012

[4] Célèbre réplique. « Le Guépard » Film de Visconti selon le roman de Giuseppe Tomasi.

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