Le succès des cryptomonnaies : simple mode ou alternative durable au système bancaire ?

Le succès des cryptomonnaies : simple mode ou alternative durable au système bancaire ?
Jean-Louis Parigny

Jean-Louis Parigny

Contributeur du CAP de l'ISSEP

Consultant indépendant en Finance de Marché.

Le Bitcoin ou l’Ethereum sont sans doute des noms « barbares » aux yeux de beaucoup,mais probablement de moins en moins.

Ces cryptomonnaies (on en recense au moins huit aujourd’hui) connaissent en effet un engouement spectaculaire.

Dans le cas du Bitcoin, la plus célèbre d’entre elles, ses fondateurs y voyaient notamment à l’origine une alternative à l’or. Depuis lors, son succès économique et médiatique n’a cessé de s’amplifier.

Le 7 septembre dernier, pour la première fois, un État, le Salvador, en a autorisé la circulation.

En France, des magasins comme Décathlon, Conforama ou Sephora acceptent le paiement en Bitcoin.

La star mondiale du football, l’Argentin Lionel Messi, transférée l’été dernier de Barcelone au Paris-St Germain, va recevoir de son nouveau club une partie de sa rémunération dans une cryptomonnaie, le $PSG.

Jusqu’où peut aller la cryptomania ? Quels en sont les fondements ? Sommes-nous face au dernier avatar de la spéculation internationale ou face à l’émergence d’une nouvelle monnaie d’échange et de placement durable ?

N.B: par souci de simplification, nous parlerons principalement du Bitcoin (BTC ) la plus diffusée et la plus connue des cryptomonnaies.

I. Le succès du Bitcoin repose sur un mode de fonctionnement et des qualités très spécifiques

1. Qu’est-ce que le Bitcoin et comment expliquer son développement ?

Le Bitcoin, comme toute cryptomonnaie, est une monnaie virtuelle, car dépourvue de support physique : pièces, billets, chèques ou cartes bancaires.

Ce sont des pièces numériques uniques, sortes de monnaies alternatives, qui ne sont pas émises par une institution étatique de type Banque Centrale mais à partir d’une chaîne informatique totalement décentralisée, communément appelée Blockchain ou chaîne de blocs.

Avec le Bitcoin, conçu en 2009 par un Japonais dont le pseudonyme est Satoshi Nakamoto, une nouvelle ère commence, celle où la validation d’un tiers pour garantir une transaction entre deux personnes n’est plus nécessaire. On parle alors de « comme s’il s’agissait de métaux précieux.

Une fois la transaction transmise et validée par les ordinateurs ou « mineurs » qui font partie du réseau, chaque « mineur » qui a participé au calcul[1] reçoit un certain montant de cryptomonnaie.

Pour participer, il faut être doté d’outils de calcul puissants à même de déterminer un algorithme spécifique à chaque transaction. Celle-ci est ensuite répertoriée sur un registre électronique totalement infalsifiable qui collecte toutes les transactions validées par les ordinateurs, la Blockchain.

Le Bitcoin a joué le rôle de pionnier et a très vite été suivi par d’autres, par exemple l’Ethereum. Cette dernière est d’ailleurs plus qu’une monnaie. Son objectif est de construire diverses applications sur la Blockchain , en particulier dans le domaine de la sécurité.

Le propre de ces cryptomonnaies via cette Blockchain est de n’être contrôlé par personne : ni les Banques Centrales, ni les gouvernements ou institutions étatiques, ni les personnes physiques.

2. Qu’est-ce qui fait fluctuer le cours du Bitcoin ?

  • Une offre dont la rareté est entretenue

Comme on peut le voir sur le graphique ci-dessous, le Bitcoin, après plusieurs années de fluctuations relativement modérées, s’est littéralement envolé pour dépasser aujourd’hui la barre des USD 60 000.

(Source : Tradingview)

À l’instar d’autres actifs ou matières premières, c’est la loi de l’offre et de la demande qui détermine son cours.

Il faut toutefois noter sa limitation du côté de l’offre puisque le montant de Bitcoin en circulation est plafonné à 21 millions et son coût de fabrication énergivore.

Il semble que les cryptomonnaies bénéficient des situations de crise. De même que le Bitcoin a fait son apparition au lendemain de la crise financière de 2008, l’accélération à la hausse des cours se produit en pleine crise sanitaire.

Au moment où les Banques Centrales inondent les marchés de liquidités et les Gouvernements d’aides publiques, par contraste, le plafonnement de la quantité de Bitcoins a joué en sa faveur, l’effet rareté attisant la demande.

En plafonnant le montant et en se donnant une durée de 100 ans pour atteindre ce niveau, ce qui implique de réduire de moitié le rythme de création d’unités tous les 4 ans, les créateurs du Bitcoin entretiennent artificiellement la hausse des prix.

  • Une demande internationale en augmentation.

Il faut toutefois faire la différence entre les investisseurs particuliers et institutionnels d’une part et les organisations qui l’utilisent pour des raisons illicites d’autre part.

Du côté institutionnel, la déclaration en février dernier d’Elon Musk indiquant que sa société Tesla détenait pour USD 1,5 Md de Bitcoin a fait l’effet d’une bombe et propulsé le cours du BTC de USD 25 000 à USD 40 000 en quelques jours.

D’autres spécialistes des paiements comme Paypal ou Mastercard ont fait part de leur intérêt pour la cryptomonnaie sans toutefois l’adopter.

Parmi les investisseurs institutionnels, il y a le fonds d’investissement américain Grayscale, propriété du Digital Currency Group, spécialiste du marché des devises numériques.

Le fonds détiendrait 700 000 unités de BTC, soit plus de USD 30 milliards ou 3,5% de la masse totale de Bitcoins en circulation.

Après plusieurs années dans les mains des particuliers, il apparaît que depuis deux ans les investisseurs institutionnels sont devenus largement prépondérants.

Assez logiquement, cette arrivée massive de flux institutionnels a propulsé les prix à des niveaux records, l’offre ayant par principe du mal à suivre.

Cette institutionnalisation du Bitcoin est passée par la reconnaissance par les autorités de Marché de la création de contrats à terme.

La grande place internationale pour ce type d’activité est Chicago dont l’autorité de marché, le Chicago Mercantile Exchange (C.M.E), en a autorisé la négociation en décembre 2017.

Ce couronnement traduit les immenses progrès des cryptomonnaies dans leur processus de normalisation.

Après un démarrage discret, les volumes se sont considérablement étoffés pour atteindre aujourd’hui plus de 3 milliards d’USD par jour.

Pour illustrer cette normalisation, et à l’examen des positions prises sur ce marché, il semble que les positions vendeuses à terme l’emportent. Cela confirmerait qu’un certain nombre d’opérateurs se couvrent pour protéger des positions existantes à l’image des traders de matières premières.

Signe de ce succès dans la normalisation et la légitimité, le montant des transactions quotidiennes générées par le Bitcoin est 10 fois supérieur à celui de l’or.

Autre caractéristique de ce marché : sans surprise, 80% des transactions sont effectuées en dollar.

3. Les atouts spécifiques du Bitcoin

À l’origine, le Bitcoin se voulait une version digitale de l’or. Comme le métal fin, les unités de bitcoin (BTC) sont minées mais à la différence de l’or, les conditions d’extraction, d’échange et de stockage sont faciles.

  • Rareté : on l’a vu, sa production est limitée à 31 millions d’unités.
  • Divisibilité : aucune autre monnaie ne l’est à ce point : la plus petite unité, le satoshi représente 0,00000001 d’un Bitcoin.
  • Mode de circulation : dans le « cloud » via internet.
  • Fongibilité : une unité de BTC a la même valeur que n’importe laquelle autre unité.
  • Authenticité: facile à vérifier via la blockchain, en temps réel et n’importe où dans le monde.
  • Stockage
  • Durabilité
  • Diversification : Pour le monde de la finance, sa décorrélation par rapport aux autres actifs financiers, actions, obligations, devises matières premières.
  • Le maitre mot de la gestion d’actifs est la diversification. Dans ce cadre, nombre de gérants lorsqu’ils construisent un portefeuille sont friands d’actifs décorrélés, c’est-à-dire de placements qui n’évoluent pas systématiquement en lien avec les uns avec les

En réalité on observe parallèlement à la diffusion et l’expansion des cryptomonnaies dans la sphère institutionnelle la diminution de cette décorrélation.

Il semble même que le Bitcoin et ses pairs soient de plus en plus corrélés aux actifs dit risqués comme les actions.

Cela signifierait que, loin d’être prisé pour ses qualités de diversification, le Bitcoin soit en fait recherché pour la hausse de son cours comme n’importe quel instrument spéculatif.

L’autre avantage, sa capacité à protéger de l’inflation n’est pas non plus avéré.

Pour les aspects sociaux, le développement des cryptomonnaies, conformément au souhait de ses fondateurs, contribue à une certaine forme de démocratisation des systèmes de transactions financières et offre certains avantages : décentralisation, diminution des intermédiaires institutionnels et donc des frais de transactions, particulièrement appréciables pour les pays les moins développés et pour les plus petites entreprises.

L’anonymat peut jouer un rôle de protection pour les personnes vivant dans des pays dictatoriaux et corrompus.

Mais chacun de ces avantages trouve vite son revers.

II. L’avenir du Bitcoin paraît fragilisé par ses propres limites et la réaction des Banques Centrales

1. Les limites inhérentes à sa nature.

  • Son extrême volatilité : Il n’est pas rare de voir des séances où le Bitcoin progresse ou plonge de plus de 10%.

Le graphique ci-dessous montre combien, quelle que soit l’année considérée, le bitcoin est volatil. Avec un taux de volatilité qui a fluctué au cours des 5 dernières années entre 50 et 120%, le Bitcoin est selon les années de 5 à 10 fois plus volatil que d’autres actifs réputés eux-mêmes nerveux comme les devises ou les métaux précieux.

Ce très haut degré d’oscillation ne peut donc réserver l’usage de ces instruments qu’à des opérateurs aguerris aux activités spéculatives.

Incomparablement plus fluctuantes que toutes les autres classes d’actifs, les cryptomonnaies ne semblent pas s’assagir avec la maturité.

(Source : Bank of America, Bloomberg)

  • Anonymat : son fonctionnement hors système ne peut que favoriser les activités illégales : blanchiment, financement d’activités terroristes, corruption, trafic, etc…

Une étude de l’Université de Sydney a montré que le Bitcoin abriterait pour USD 76 milliards d’activités illégales, soit le montant des ventes de stupéfiants aux États-Unis et en Europe.

Démocratisation certes, mais qu’en est-il dans les pays moins équipés en nouvelles technologies et ayant un accès à Internet réduit?

  • Réglementation : le manque de réglementation est une autre faiblesse du marché des cryptomonnaies. L’essor des cryptomonnaies nécessitera la mise en place d’institutions de contrôle de plus en plus
  • Transparence : ici le défi est immense quand on sait que moins de 3% des acteurs possèdent près de 95% de la masse bitcoins en circulation. La concentration se fait aussi au niveau du « minage » car peu de participants ont les moyens techniques de « miner ».
  • Son impact environnemental : les émissions de CO2 liées à la production de Bitcoin se situent au même niveau que celles émises par un pays comme les Pays-Bas et ont déjà dépassé celles de la plus grande compagnie aérienne américaine, American Airlines.

Source : Blockchain.com

Le « Hash rate« , c’est-à-dire la puissance nécessaire au réseau pour valider une transaction dans le langage des cryptomonnaies pour « miner«  n’a cessé de progresser avec l’engouement pour le Bitcoin.

Depuis 2018, la consommation d’énergie utilisée dans la création de cryptommonaies a été multipliée par 6 pour passer de 50 térawatt/heure (TWh) à près de 150 TWh.

Cette énergie vient de la puissance du calcul nécessaire à la validation de la transaction. Il faut des ordinateurs de plus en plus puissants pour permettre le calcul de la preuve cryptographique.

Victime de son succès, le Bitcoin attire de plus en plus de « mineurs«  qui développent une énergie toujours plus élevée pour valider chaque nouvelle transaction.

Autre source d’inquiétude, plus des trois quarts de l’activité de « minage «  se fait à partir de la Chine. Cela risque donc d’amplifier le désastre écologique car près de 60% de la production d’électricité en Chine est générée par des centrales au charbon.

Par ailleurs, cette production n’est pas uniformément répartie sur le territoire. Il faut savoir aussi que 50% de la production chinoise de cryptomonnaies est effectuée dans la province du Xinjiang, celle qui fait parler d’elle à propos de la répression de sa minorité musulmane, les Ouïghours.

En résumé, les cryptomonnaies posent toutes sortes de défis : transparence, gouvernance, environnement etc.

Dans ces conditions, les Autorités Monétaires peuvent-elles laisser faire ? À en juger par un certain nombre de réactions, la réponse est négative.

2. La réponse des Autorités Monétaires : sensibilisations aux risques et création de leur propre monnaie digitale, les Central Bank Digital Currencies (C.B.D.C)

Le 8 septembre dernier, le Président de l’Autorité Bancaire Européenne a lancé plusieurs avertissements à propos des cryptomonnaies. 

« Depuis trois ans, nous mettons en garde les consommateurs contre les cryptomonnaies qui sont des produits extrêmement volatils, risqués et non régulés. Nous demandons aux banques ne pas proposer ces actifs à leurs clients, explique le président de l’ABE. Nous recommandons aussi aux établissements de ne pas investir eux-mêmes dans les cryptomonnaies, dangereuses dans leurs bilans.« 

À plusieurs reprises, Mme Lagarde, Présidente de la B.C.E, a fait part de sa très grande méfiance à l’égard des cryptomonnaies. Invitée de BFM TV le 7 février 2021, elle déclarait : « Les cryptomonnaies, ce n’est pas une monnaie, c’est un actif hautement spéculatif… »

« Il faut impérativement que, si une activité est conduite par un acteur privé, cette activité, si elle s’apparente à de la « monnaie », soit soumise exactement aux mêmes règles, exactement aux mêmes rations, exactement aux mêmes mécanismes de supervision« .

La volonté exprimée par les autorités monétaires européennes est très claire. Un des membres du directoire de la B.C.E, Fabio Panetta surnommé « Monsieur Euro Digital » a eu des mots très durs à l’égard des cryptomonnaies . Dans une interview au Financial Times le 19 juin dernier, il déclarait : « Selon moi, ce sont des animaux très dangereux qui sont largement utilisés dans des activités criminelles et qui consomment beaucoup d’énergie… »

« Nous sommes en train de travailler à sauvegarder la souveraineté de la monnaie dans la sphère digitale. Nous voulons être prêts à lancer un Euro digital si nécessaire. Un euro digital combinera l’efficacité d’un instrument de paiement électronique avec la sécurité d’une monnaie banque centrale ? Cela pourra être un complément du cash, en aucun cas son substitut.

La BCE travaille « planche » sur ce sujet à l’horizon 2023-2024.

Seul point commun entre l’Euro digital et le Bitcoin, laspect électronique donc totalement dématérialisé, mais en réalité digital ou pas, l’euro obéira aux mêmes règles d’émission et de contrôle que l’Euro ordinaire. Il apparaîtra au bilan de la Banque Centrale qui continuera à jouer son rôle de prêteur de dernier ressort à l’égard des banques commerciales .

Si besoin était, celles-ci aussi se lancent à l’assaut du Bitcoin. Jamie Dimon, le Président de la plus grande banque américaine, la célèbre J.P Morgan a déclaré le 10 octobre dernier lors d’une conférence organisée par l’Institut de la Finance Internationale que « le Bitcoin n’a aucune valeur« .

CONCLUSION

Malgré d’indéniables atouts, le chemin sera long avant que les cryptomonnaies n’accèdent au rang d’instruments de paiement ordinaire et encore davantage à celui de substitut aux grandes devises.

On a vu combien elles recèlent en elles-mêmes leurs propres points faibles, ce qui permet de douter sérieusement de leur capacité à se substituer aux grandes monnaies traditionnelles émises par les Banques Centrales.

De tous les obstacles évoqués, l’un des plus difficiles sera celui de l’impact environnemental à une époque où les enjeux climatiques n’ont jamais été aussi importants.

Aussi dans ce foisonnement créatif de cryptomonnaies, on peut probablement imaginer que le futur est davantage à celles qui offre d’autres applications comme l’Ethereum que celle qui visent uniquement à se substituer aux monnaies et au système bancaire traditionnels.

Dans ce monde de la finance en profonde mutation technologique, l’avenir de la Blockchain paraît beaucoup plus prometteur grâce à sa diversité d’applications. Pensons que d’ores et déjà certains assureurs, comme AXA, proposent à leurs clients des « smart contacts » qui permettent au passager d’un vol en retard de voir son indemnité créditée sur son compte à la sortie de l’avion ou que Carrefour a développé une chaîne de traçage sur la blockchain qui permet à partir d’un QR code de tout savoir de la fabrication d’un produit.

Mais plus profondément, ce qui fait la valeur d’une monnaie, c’est la crédibilité de celui qui appose sa signature électronique ou manuscrite.

De ce point de vue, l’immense majorité des agents économiques préféreront faire confiance à Christine Lagarde ou à Jérôme Powell, gouverneurs respectifs de la B.C.E et de la Réserve Fédérale américaine plutôt qu’à des profils comme Mark Zuckerberg, le PDG et fondateur de Facebook par exemple.

La digitalisation va vraisemblablement dans le sens de l’histoire mais se passer des banques Centrales paraît aussi utopique que nombre des idées du PDG de Tesla.

SOURCES

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[1] Le minage est l’expression utilisée quand on parle de validation d’une transaction. Voici le processus : 1ere étape : des opérateurs installent le logiciel qui va leur permettre de créer une nouvelle « pièce », ou de valider la transaction. 2e étape : un bloc va se créer à partir de toutes les transactions enregistrées. 3e étape : les ordinateurs du réseau doivent résoudre le problème mathématique afin d’ajouter un nouveau bloc. 4e étape : le premier ordinateur qui résout le casse-tête cryptographique obtient une récompense (en général des fragments de la cryptomonnaie).

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